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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 12:55

   La focalisation des médias sur "les pays arabes" m'interroge. Les manifestations qui ont eu lieu en Tunisie et en Egypte; celles qui se développent  en Syrie et au Yémen sont, il est vrai, d'une ampleur exceptionnelle et nous sommes  subjugués par le courage et la détermination dont elles témoignent. Mais d'autres luttes de grande ampleur se développent aussi dans d'autres pays, en Amérique latine, en Europe... Ces jours-ci en Angleterre et au Portugal, qui mettent en cause les politiques d'austérité décidées par les gouvernements,  sur injonction des instances financières internationales. Les mouvements dans "les pays arabes" visent à renverser les dirigeants de ces pays. Est-ce la raison de l'engouement  de la presse occidentale ? Avec en filigrane ce sous entendu, tous les pays arabes sont des dictatures  (n'y aurait-il des dictatures que dans les pays arabes ?) et les pays occidentaux des démocraties exemplaires. Y compris ceux où la peine de mort est toujours appliquée  comme aux USA, et ceux où les Présidents disposent de pouvoirs monarchiques au détriment du Parlement, comme en France. Ce qui, n'est-ce pas, leur confère le droit d'intervenir dans la vie des Peuples pour leur inculquer  ce qu'est la vraie démocratie, au besoin par la force des armes comme en Libye. Je ne supporte pas cette arrogance occidentale teintée de racisme anti-arabe que je pensais révolue depuis les décolonisations du siècle dernier.

  Les peuples "arabes" n'ont nul besoin de nos conseils pour construire des régimes démocratiques. Dans l' histoire,  d'éminents philosophes et juristes arabes ont marqué la vie intellectuelle de leur temps et enseigné dans des Universités occidentales. En France, en Espagne, en Sicile...C'est par leur intermédiaire que les penseurs  de la Grèce antique furent connus en Europe. "Sans le rayonnement de ces penseurs [...] l'histoire des universités européennes du Moyen Age européen serait peu intelligible" écrit le P. Gilbert Meynier dans L'Algérie, coeur du Maghreb classique. En outre, depuis la décolonisation des élites intellectuelles se sont constituées grâce à l'essor de l'enseignement de masse. Certes le pays des Lumières et de la Révolution de 1789 dispose d'une riche expérience, mais l'expérience n'est jamais exportable. C'est à chaque Peuple de se déterminer. N'oublions jamais que c'est au nom du prétendu universalisme de la France que les gouvernements républicains, y compris socialistes, de notre pays ont entrepris les conquêtes coloniales et les guerres de reconquête comme en Algérie de 1954 à 1962. L'intervention militaire franco-anglo-américaine  n'instaurera pas plus la démocratie en Libye qu'elle ne l'a instaurée en Irak ou en Afganistan.

   Plus précisément, à propos de l'Algérie d'aujourd'hui. Alors que, chaque jour, des grèves, des manifestations, ont lieu à Alger et dans de nombreuses autres villes, pour l'emploi, les salaires, le pouvoir d'achat mis à mal depuis  le tournant libéral (appelons-le capitaliste ) des années 1980-90,  les médias français privilégient les manifestations du samedi "contre le régime" qui, à l'appel de la Coordination Nationale, ne réunissent guère plus d'une centaine de personnes. La plupart des journaux français ne voient dans l'opposition algérienne que le RCD de Saïd Sadi et le MDS (ex-communiste favorable aux privatisations).  Le FFS de Aït Ahmed qui a réuni 4000 personnes  à Alger il y a quelques jours; le PADS (communiste); le Parti des Travailleurs (trotskiste); le Parti Socialiste des Travailleurs, etc, ne sont jamais cités. De même que les décisions prises par le Gouvernement algérien dans les domaines des salaires, du plafonnement des prix des produits alimentaires, du logement social, de l'industrie et de l'agriculture qui ne sont pas mentionnées, ne serait-ce que pour les critiquer. Par contre, la presse occidentale été contrainte d'annoncer la levée, par le Pt. Bouteflika, de l'état d'urgence, mais elle a "oublié" de rappeler que cette mesure avait été prise, en 1992, par le Président Boudiaf - qui sera assassiné quelques lois plus tard - pour faire face à l'insurrection islamiste armée qui a duré plus de dix ans. La suppression de l'état d'urgence a été saluée par  David Pearce, l'Ambassadeur des Etats-Unis, qui n'a pu cependant s'empêcher d'ajouter : "espérer que cette décision sera suivie par d'autres mesures aussi positives surtout dans le domaine de la liberté d'expression, de rassemblement et d'association." De quoi se mêle-t-il ? Cela me rappelle les  réactions de l'Ambassade des Etats-Unis en France s'inquiétant , en 1981, de la future présence de ministres communistes dans le Gouvernement socialiste...Ce sur quoi François Mitterrand s'était empressé de les rassurer.. 

  La réalité algérienne est bien plus complexe et riche de diversité que l'image souvent diabolisée qui nous en est donnée en France. Les espaces de liberté côtoient des dispositions autoritaires. En dépit des privatisations. il existe encore un secteur nationalisé. Il  se construit  énormément de logements sociaux mais la crise du logement est une réalité dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans,etc . Quant à la liberté de la presse, sujet ô combien sensible, j'invite le lecteur à se faire sa propre opinion en consultant sur internet les nombreux journaux algériens francophones. Enfin je ne suis pas persuadé que la corruption soit en Algérie plus développée qu'en France. Les exemples récents qui ont défrayé la chronique dans notre pays devraient nous inciter à balayer devant notre porte avant de critiquer le voisin...Par contre, ce dont je suis certain c'est de l'admirable courage du Peuple algérien qui s'est libéré du colonialisme et a su résister à la terreur islamiste des années 80.

   Mais j'en reviens à la Libye. C'est se moquer du monde que de prétendre que la résolution 1973 du Conseil de Sécurité (qui ne représente qu'une minorité de Nations) a pour but d'instaurer un cessez-le feu pour protéger la population. Imposer le cessez le feu impliquerait de faire taire les armes des deux côtés. Ce qui n'est pas le cas. En réalité, l'objectif non avoué est le changement de régime ou la partition du pays. Quelle que soit l'opinion que l'on ait de Kadhafi - et la mienne est négative - c'est une ingérence. Les Peuples d'Afrique ne l'accepteront jamais. Pas plus qu'ils n'acceptent l'Africom, la base militaire américaine. Des offres de médiation avaient été faites par plusieurs chefs d'Etat (Turquie, Venezuela, OUA..) Sans doute eut-il fallu encourager ces initiatives. Les anciennes puissances coloniales ont choisi la guerre.

  Dernière remarque. L'aspiration à la liberté est irrépressible. Faisant de nécessité vertu, les anciennes puissances coloniales qui ont soutenu des régimes aujourd'hui décriés, surfent  (sauf Mme Alliot-Marie qui n'avait rien vu venir) sur les mouvements populaires et les conseillent afin de les orienter dans le sens de leurs intérêts. Attention danger !

Bernard DESCHAMPS


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