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Commençons par la fin. Notre avion d’AIR ALGERIE venant de Bejaïa s’est posé à l’heure à Marignane. Le débarquement fut rapide, mais la nuit tombait lorsque nous sommes arrivés à Nîmes. Les rues étaient désertes. Sur l’avenue Jean Jaurès seuls vivaient les jeux d’eau. Comment exprimer, après les heures intenses que nous venions de vivre à Akbou et dans la Vallée de la Soummam, alors que les villes algériennes bruissent de jour et de nuit d’une vie intense, alors que les bouchons sont devenus quotidiens dans un pays où les achats de voiture ont explosé ; comment exprimer le sentiment de  tristesse que nous avons éprouvé. HPIM1216Nîmes si belle, morte, comme abandonnée de ses habitants…

On m’objectera que c’est l’été, le mois d’août, les vacances. Il y a plus que cela. Jamais auparavant je n’avais ressenti avec autant de force le sentiment que notre vieux pays auquel nous tenons tant, qui joua si souvent un rôle majeur dans l’histoire de l’humanité, n’est plus à la hauteur de son passé prestigieux, alors que de jeunes nations émergent et investissent l’avenir. L’Algérie est de celles-ci, après la terrible épreuve de la décennie noire qu’elle a réussi à surmonter.

Revenons au départ. Je tenais personnellement à connaître cette région de la Soummam qui fut le cœur de la Révolution algérienne et à participer aux manifestations du 57ème anniversaire du Congrès de la Soummam  (20 août 1956) et au 58ème anniversaire de ce qui fut le premier grand soulèvement populaire (20 août 1955) après l’insurrection du 1er novembre 1954. Avec Julien, René et Saïd qui m’accompagnaient nous étions en outre mandatés par l’assemblée générale de France-El Djazaïr pour signer une Charte d’Amitié et de Partenariat avec l’association Med-Action d’Akbou.

C’est en effet de cette région et notamment de la ville d’Akbou, au sud de Bejaïa, que sont originaires la plupart des Algériens qui ont travaillé dans le bassin houiller des Cévennes et nombreux sont les Alésiens et les Grand’combiens qui vont au « bled » visiter leur famille. Notamment les enfants, pendant les vacances scolaires.

Avant même notre arrivée, dès l’avion, nous entrons en contact avec la réalité algérienne au travers des journaux du jour. Les Algériens suivent bien sûr avec attention la situation en Egypte avec laquelle l’histoire a tissé des liens étroits.

La plupart des titres font état de l’échec de la manifestation pro-Morsi qui devait se tenir, samedi, devant l’Ambassade d’Egypte à Alger : « Un flop sans précédent » écrit L’Expression du dimanche 18 août qui mentionne le chiffre de 20 (vingt !) participants. Cela confirme l’appréciation que j’ai exprimée à plusieurs reprises, les partis se réclamant de l’islam radical sont en recul en Algérie. J’en aurai la confirmation au cours de notre séjour. Bien peu approuvent ma déclaration dans laquelle je déplore le nombre élevé de victimes de la répression. Même mes amis les plus proches approuvent l’attitude de l’armée égyptienne et j’aurai avec eux un débat parfois vif sur la qualification de « fasciste » de l’islam radical. J’aurai l’occasion de revenir sur ce débat. Nous n’avons pas la même analyse, mais je comprends leurs réactions. Le Peuple algérien a tellement souffert de la décennie noire.

Les Algériens regardent aussi avec inquiétude du côté de la Syrie et ils condamnent une éventuelle intervention militaire occidentale.

La presse algérienne fait également état de la grève très suivie par les salariés de la Poste. L’essor d’un mouvement revendicatif est en effet, dans tous les secteurs d’activité, une des caractéristiques de ces dernières années. Avec souvent des succès à la clef. Enfin sujet à suivre, Le soir évoque la participation qui lui parait probable du FFS (membre de l’Internationale Socialiste) à la future majorité présidentielle.

HPIM1417Notre première journée dans la vallée de la Soummam est consacrée aux lieux de mémoire. Nous avons décidé d’aller  nous recueillir à la ferme Abadie où des patriotes algériens furent torturés. Cette ancienne ferme coloniale, proche de Béjaïa, devait en son temps être isolée au milieu des champs. Elle est aujourd’hui entourée d’immeubles locatifs modernes. Malgré son délabrement –  la toiture à laquelle manquent de nombreuses tuiles est ajourée - on devine sa splendeur et sa richesse passées. Quelques cuves à vin subsistent dans lesquelles étaient enfermés les patriotes bientôt asphyxiés par les vapeurs d’alcool. Minutes éprouvantes au cours desquelles nous imaginons leurs souffrances en attendant la mort. Le 17 octobre prochain à Nîmes, en ouverture du 7ème Panorama du Cinéma Algérien, nous projetterons un film d’Abderrahmane Mostefa  Les cuves de la mort qui traite précisément de ce sujet dramatique.

HPIM1412La route qui nous conduit ensuite à Ifri dans la commune d’Ouzellaguen longe l’oued Soummam. Alors que je l’avais imaginée encaissée, la vallée est au contraire très dégagée. La circulation y est dense. Un projet de voie nouvelle existe qui permettra de désenclaver cette région où sont implantées de nombreuses entreprises. Le paysage évoque, en plus sec, nos Cévennes.

C’est à Ifri, dans la montagne, au- dessus d’Ouzelagguen que se tint pendant neuf jours à partir du 20 août 1956, la réunion des chefs de wilayas qui prit le nom de Congrès de la Soummam. Faire un bilan de l’insurrection et tracer des perspectives, un an-et-demi après le 1er novembre 1954,  étaient devenus une nécessité afin de coordonner la lutte et lui donner un nouvel élan. C’était aussi prendre un risque considérable. Réunir dans un même lieu les principaux chefs qui dirigeaient le combat sur le sol national, pouvait s’ils étaient capturés par l’armée française, décapiter la Révolution. Sous l’autorité d’Abane Ramdane, initiateur du congrès, le choix de l’emplacement et sa sécurité furent confiés au futur colonel Amirouche, « le lion de la Soummam », adjoint de Krim Belkacem, le chef de la wilaya III. Ce conclave qui marquera l’histoire de l’Algérie s’est tenu HPIM1439dans une modeste bâtisse, comprenant deux pièces de quelques mètres carrés en rez-de-chaussée, adossée à la montagne qui constitue une barrière infranchissable, face à la vallée d’où peut venir le danger et que le regard embrasse dans sa totalité. Un choix judicieux, à l’évidence, mais encore fallait-il que le secret soit bien gardé. Il le fut. En outre, plusieurs milliers de djounoud occupèrent les hameaux alentour afin de parer à toute éventualité. Ce haut- lieu de la guerre d’indépendance n’est plus isolé. Il est devenu un lieu de pélérinage. Un monument commémoratif et des bâtiments ont été construits qui abritent un musée et des salles pour les expositions. L’intérieur a cependant été conservé à l’identique avec ses poutres apparentes en bois et son sol de terre battue. Les tabourets sur lesquels étaient assis les six chefs qui participaient aux séances plénières et la table basse autour de laquelle ils étaient réunis ont été pieusement reconstitués et l’on est frappé de la sobriété du décor et de l’extrême dépouillement de l’ameublement pour un évènement historique d’une telle importance. Aux côtés d’Abbane Ramdane, siégeaient Krim Belkacem, Larbi Ben M’hidi, Ouamrane Amar, Ben Tobbal Lakdar et Youcef Zighout l’organisateur du premier grand mouvement populaire du 20 août 1955 dans le Constantinois. Omar Ben Boulaïd venait d’être tué et Si Chérif n’avait pu se déplacer.

Le texte adopté analyse la situation politique, depuis le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954. Il rappelle les objectifs de la révolution : « C’est une lutte nationale pour détruire le régime anarchique de la colonisation et non une guerre religieuse. » Il en précise le contenu.  La Plate-forme de la Sommam  constitue l’ébauche du  programme du futur Etat et elle organise la structuration du FLN, « l’unique organisation » qui dirige le combat qui doit « tout subordonner à la lutte armée ». Un chef ne sera pas élu car la direction doit être collective. Ce sera le rôle du CCE (Comité de Coordination et d’Exécution). Après l’acte fondateur de l’appel du 1er novembre 1954 des neuf dirigeants « historiques », la Plate-forme de la Soummam est la charte fondamentale du combat pour l’indépendance. Au-delà de certaines faiblesses – elle est notamment particulièrement injuste à l’égard du Parti Communiste Algérien – elle constitue un acte majeur qui a orienté le cours de la Révolution.

HPIM1460L’affluence est telle en ce jour anniversaire que nous serons contraints de laisser notre véhicule assez loin et de rejoindre à pied le but de notre visite. Dans la foule nombreuse, des délégations de partis politique : le FFS qui a massivement mobilisé; des FLN ; des RND ; des militants du PADS ; curieusement un groupe du MAK indépendandiste, alors que la Plateforme de la Soummam flétrit le « berbérisme » ; des cars d’enfants ; des groupes de jeunes…La présence d’une telle foule en ce jour anniversaire est réjouissante. Elle témoigne de l’attachement de la population aux valeurs de la Révolution qui cimentent le patriotisme algérien.

En redescendant nous nous arrêtons à l’APC (Mairie) d’Ouzellaguen afin de saluer les élus qui nous accueillent très chaleureusement. Ils connaissent notre bulletin trimestriel « France-El Djazaïr » que leur adresse Saïd qui est originaire de cette commune et ils en apprécient le contenu. Ils nous disent leur souhait de poursuivre les échanges avec notre association. Saïd est bien sûr d’accord et nous aussi.

HPIM1455Dans l’après-midi, nous reprenons la direction de la montagne pour nous rendre à la grotte d’Azrou Merzoug. C’est en lisant le livre-témoignage de M. Djoudi Attoumi, Chronique des années de guerre en wilaya III, que j’ai appris l’existence de cette grotte et du rôle d’abri qui fut le sien, pendant la colonisation et durant la guerre de 1954 à 1962. Cette grotte, dont on dit qu’elle rejoint Akbou à une dizaine de kilomètres, servait d’abri et de cachette aux habitants des alentours lors des ratissages par l’armée française. Elle était réputée inconnue de l’armée d’occupation et imprenable. Pourtant en juillet 1957, la troupe encercla l’entrée où s’étaient réfugiés des combattants blessés et des civils. Le siège dura une dizaine de jours durant lesquels des grenades de gaz asphyxiants furent jetés à l’intérieur. En raison de la profondeur de la grotte et de la présence de sources, les fugitifs pouvaient tenir plusieurs jours, mais la faim se fit  bientôt sentir et les blessés les plus atteints furent en priorité autorisés à sortir par les chefs de l’ALN présents. Puis peu à peu, tous sortirent. Ils furent accueillis à coups de crosses,  abattus ou précipités en contrebas du rocher. Ceux qui n’étaient pas tués sur place étaient dirigés sur la prison d’Akbou où ils étaient « interrogés » et où beaucoup perdirent la vie. Les soldats français croyant la grotte vide de ses occupants, en obstruèrent l’entrée avec du béton, mais quelques djounoud y étaient encore présents qui réussirent à sortir, après le départ des soldats, en creusant avec un poignard. C’est grâce à leur récit – qui fut tapé à la machine par M. Djoudi Attoumi - que l’on connait l’histoire de ce siège.

Nous tenions à nous recueillir sur les lieux de cette tragédie. Les voitures ne peuvent y accéder. Il faut marcher environ une demi-heure sur un chemin en bon état mais abrupt ; puis descendre un sentier large de 30 cm, très en pente et glissant, en se retenant à des arbustes d’épineux. On accède enfin à l’ouverture très exigüe de la grotte. L’entrée est à pic et glissante et l’on doit s’agripper à la paroi rocheuse pour ne pas tomber. Nous avions emporté des bougies pour nous éclairer… J’ai, dans ma jeunesse fait un peu de spéléologie, je ne suis donc pas atteint de claustrophobie dans un boyau rocheux, mais j’imaginais l’angoisse des personnes prises ainsi au piège et suffoquées par les gaz. Ce sont là des crimes de guerre. La dénonciation que j’en faisais jusqu’alors restait  abstraite, je m’en suis rendu compte au cours de cette visite. J’en aurai un autre terrible exemple quelques instants plus tard, quand Saïd me désignera dans la montagne les emplacements de villages qui ont été rayés de la carte, rasés par des bombardements, alors que les habitants vaquaient à leurs occupations et ont été tués sur place. Dans chaque village algérien, existe un cimetière avec des dizaines et des dizaines, parfois des centaines de tombes de chouada. Oui l’armée française a commis en notre nom des crimes de guerre en Algérie. Les quelques avancées de François Hollande lors de sa visite d’Etat, certes non négligeables, sont encore loin du compte.

Nous passons la journée du mercredi à Akbou. Nous sommes surpris par la taille et la modernité de la ville. Akbou compte quelques 50 000 habitants, à peu près comme Alès avec laquelle elle est jumelée (malheusement le jumelage est au point mort par la faute d’Alès). Partout des constructions neuves ou en chantier. L’agence de voyage nous a menti : elle a réservé nos chambres d’hôtel à Bejaïa, en prétextant l’absence d’hôtel à Akbou. Ce qui est faux. L’accueil par les bénévoles de l’association Med-Action et par leur président Hocine Smaali est particulièrement chaleureux. Le délicieux couscous qui nous est offert rassemble plusieurs dizaines d’anciens moudjahidines ainsi que des responsables d’associations, des historiens, des personnalités parmi lesquelles M. Djoudi Attoumi et des élus de l’APC d’Akbou qui dans l’après-midi (mais le secret sera gardé jusqu’au dernier moment) me feront l’honneur de me nommer citoyen d’honneur de la ville. L’association Med-Action compte de nombreux jeunes bénévoles – filles et garçons – étudiants ou ayant une activité professionnelle. Ils ont une fringale de connaissance du passé révolutionnaire de leurs parents et de leurs grands-parents et jusqu’à l’heure de ma conférence, ils me poseront une multitude de questions sur l’histoire. Curieux également de mon engagement. Est-ce pour me faire plaisir ? Je constate qu’ils ont lu mon blog.

Ce n’est pas première fois que je présente cette conférence sur « Les mineurs algériens des Cévennes dans le combat héroïque pour l’indépendance ». Mais c’est la première fois en Algérie. Conscient de ma responsabilité, j’ai le trac. A 17h., la salle des délibérations de la Commune (APC) se remplit. Elle sera bientôt archi-comble. Les 200 chaises sont toutes occupées et tout autour de la salle des gens se tiennent debout serrés comme des sardines. C’est M. Djoudi Attoumi qui préside et me présente. A droite, au-dessus de ma tête un écran qui me permet de projeter les photos que j’ai préparées spécialement pour cette occasion. Le texte de ma conférence étant publié in-extenso dans le luxueux ouvrage édité pour l’occasion par Mde-Action, je laisse délibérément mes feuilles de côtés et je m’adresse debout directement à l’auditoire. L’attention est extraordinaire. Mon exposé va durer plus d’une heure, me dira-t-on par la suite, sans qu’à aucun moment l’attention ne se soit relâche et les applaudissements éclatent quand je termine sur cette inscription peinte sur un mur d’Alger : « Un seul héros le Peuple ». je retrouve ici la même atmosphère, la même ferveur que lors de mes exposés à La Grand’Combe. Qu’un Français leur disent le combat héroïque de leurs parents est pour leurs enfants et petits-enfants, très émouvant. Encore plus ici en Algérie et singulièrement en Kabylie qui a tant lutté et payé un si lourd tribut en vies humaines. Cela est reçu comme justice rendue aux frères émigrés en France et qui eux aussi ont lutté et fait preuve d’héroïsme et je reçois depuis de nombreux courriels de remerciement. Instants inoubliables pour le vieux militant anticolonialiste que je suis.

CHARTELa signature solennelle de la Charte entre nos deux associations sera un moment fort de cette journée. Depuis la visite de François Hollande, un climat nouveau s’est instauré qui favorise les échanges entre nos deux peuples et nos deux nations. Cependant, les puissances financières occidentales – comme je le souligne dans mon allocution – continuent de lorgner les richesses de l’Algérie qui demeure un objet de convoitise. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres…Soyons cependant vigilants.

Bernard DESCHAMPS

28/08/2013

PS/ A l’heure où j’écris les menaces se précisent d’une intervention militaire occidentale en Syrie. Fabius qui décidément met ses pas dans ceux de Sarkozy est à l’avant-garde des va-t-en guerre. Je réprouve avec la plus grande énergie cette politique interventionniste sur des territoires extérieurs à la France. 

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