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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 11:38

par Bernard Deschamps

La crise systémique du capitalisme appelle d’urgence  un changement fondamental de société, mais rien n’est spontané : «sans théorie révolutionnaire pas de mouvement  révolutionnaire». Le capitalisme pourrissant peut en effet engendrer des monstres. Le nazisme et le fascisme au XXe siècle.  Le GIA hier en Algérie(1). Daesh et  al-Qaïda aujourd’hui.

Les attentats auxquels nous assistons de nos jours  n’ont aucune parenté avec  les guerres de libération nationale ou de décolonisation que nous avons connues au cours du siècle dernier. Le coup de feu de Pierre Georges – le futur Colonel Fabien – est l’antithèse du crime de l’assassin de Samuel Paty et  des attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher  et le Bataclan. Les Résistants au nazisme et les mujâhidùn de la Casbah d’Alger, n’avaient pas choisi la guerre, celle-ci leur avait été imposée par des régimes d’oppression, alors que Daesh veut instaurer par la terreur des Etats totalitaires.

Rien ne peut  justifier l’horrible assassinat de Samuel Paty ni les autres attentats. Nul ne peut infliger la mort à autrui quels qu’en soient les prétextes, idéologiques, religieux ou « moraux », sauf en dernière extrémité en cas de légitime défense dans les limites imposées par le Droit international et et le Code pénal français.. 

A partir de l’immense et légitime émotion suscitée par ces crimes,  un débat  s’est engagé sur la liberté d’expression. Tout et n’importe quoi a été dit et écrit à ce sujet.

La liberté d’expression est un droit inscrit dans notre Constitution depuis la Révolution française de 1789.

Dans son article 10, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen pose que : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. » L'article 11 précise : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Ces deux articles figurent dans l’actuelle Constitution de la France.

On note que dès l’origine, les auteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme, ont mis une limite à « l’abus de cette liberté » (Art.11). Etait-ce une concession liberticide qu’il conviendrait de lever ? Nullement. C’est tout simplement l’application du principe qui sera énoncé par le philosophe « féministe » anglais (décédé en Avignon) John Stuart Mill : « La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres » et formulé ainsi par Karl Marx : « la liberté est l'expression française de l'unité de l'être humain, de la conscience générique et du rapport social et humain de l'homme avec l'homme. »

Plusieurs lois en France ont codifié cette liberté.

La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse reconnaît la liberté d'expression sauf dans quatre cas prévus dans le code pénal : insulte, diffamation, calomnie, Incitation à commettre des délits ou des crimes, si elle est suivie d'actes, outrage aux bonnes mœurs et à la décence publique. Cette loi ne concerne que les opinions exprimées en public ou sur un support diffusé auprès du public.

La loi Pleven, n° 72-546 du 1 juillet 1972 contre la « provocation publique » à la haine raciale.

La loi Gayssot, n° 90-615 du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe.

La multiplication des interdits et le flou qui parfois les entoure peut aboutir à la suppression dans les faits de la liberté d’expression. D’où le bon équilibre à trouver entre liberté individuelle et respect de celle des autres. Les tribunaux sont appelés à en décider, afin que nul ne se sente brimé : « Un seul oiseau en cage la liberté est en deuil. » disait Jacques Prévert. Mais devons-nous nous en remettre aux seuls tribunaux pour protéger la société des atteintes à la liberté et aux abus de pouvoir ?

Il faut bien sûr légiférer sur les droits et les devoirs, mais cela ne suffit pas, c’est avant tout pour chaque citoyen, pour chacun/e de nous, une affaire de conscience. Avant de parler ou d’écrire, je dois m’interroger: ce que je vais dire ou écrire ne va-t-il pas blesser ? Des personnes ne vont-elles pas se sentir agressées, voire  brutalisées ? De quel droit leur infligerais-je cette douleur ? Je peux parfaitement dire mon désaccord avec telle idée en présentant mes arguments,  sans pour autant abaisser mon interlocuteur. De quel droit le jugerais-je ?

Ainsi des caricatures du Prophète Muḥammad. En France, le blasphème n’est pas interdit. Et il est bien qu’il en soit ainsi, c’est un droit qui a été conquis de haute lutte contre l’intolérance. La loi du 29 juillet 1881 a abrogé l'article 1er de la loi du 25 mars 1822 faisant délit de l'outrage aux religions. Mais sait-on que le blasphème demeure illégal en Alsace et Lorraine ? L'article 166 du Code pénal d'Alsace-Moselle stipule en effet ceci : "Celui qui aura causé un scandale en blasphémant publiquement contre Dieu par des propos outrageants, ou aura publiquement outragé un des cultes chrétiens ou une communauté religieuse établie sur le territoire de la Confédération [...], sera puni d'un emprisonnement de trois ans au plus."

Je suis attaché à la liberté de blasphémer et je suis prêt à me battre si la loi venait à être changée. Mais personnellement, je m’interdis le blasphème et je n’aurais pas publié les caricatures du Prophète. Certains croyants les ont prises avec humour, mais je comprends que d’autres se soient sentis agressés dans ce qu’ils ont de plus intime. Pourquoi leur faire mal ? 

Ce qui me conduit à une dernière série de réflexions. Ce sont les actes criminels et les êtres qui les commettent qu’il faut combattre et condamner et non  persécuter les religions dont ils se réclament. L’utilisation des termes « islamisme » et « islamique » à cet égard fait problème. En faisant suivre « islamisme » de l’adjectif « radical » ou « fondamentaliste », on sous-entend une filiation qui incite le lecteur à penser que la foi religieuse est potentiellement terroriste. Donc que tous les croyants seraient des terroristes en puissance. Ma remarque s’applique également à l’expression « terrorisme islamique » qui est rejetée par la plupart des universitaires et des chercheurs. En effet, le terrorisme n’est pas réductible à sa dimension religieuse que le terroriste instrumentalise pour justifier son action.

C’est ce glissement que nous avons observé depuis l’attentat contre Charlie-Hebdo, l' Hyper Cacher, le Bataclan et maintenant Samuel Paty. Ce déferlement islamophobe est d’autant plus prégnant que ces thèmes sont martelés par certaines chaînes en continu, plusieurs dizaines de fois par vingt-quatre heures et sept jours sur sept. Cette stigmatisation des musulmans qui s’est traduite récemment à Nîmes par la décision d’un commerçant d’interdire l’entrée de son magasin aux femmes voilées, ne peut que susciter en retour des rancoeurs pouvant selon les personnes aller jusqu’à la haine et déboucher sur la violence. Un engrenage terrible se met ainsi en place.

Vous avez certainement remarqué que de nombreux journalistes et souvent aussi des magistrats, des policiers caractérisent telle agression ou tel attentat, en affirmant : « l’agresseur a crié  Allahu Akbar », qui insidieusement, inscrit dans l’esprit des auditeurs une filiation entre Islam et terrorisme, alors que Allahu Akbar signifie « Dieu est le plus grand », credo que l’on retrouve dans toutes les religions et qui n’est pas spécialement un cri de guerre.« Allahu Akbar n’est pas plus criminogène que Je vous bénis au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit », comme je l’ai récemment déclaré.

L’interdiction du port du voile   contribue à cette stigmatisation, de même que la future loi sur le « séparatisme » que Macron se propose de faire voter et qu’il a justifiée en ces termes : « Le problème, c’est le séparatisme islamiste ».

La loi 2004-228 du 15 mars 2004 a créé l'article L.141-5-1 du code de l'éducation qui dispose que « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d'une procédure disciplinaire est précédée d'un dialogue avec l'élève. »  Cette loi est en contradiction avec la loi de 1905 qui n’avait pas retenu l’amendement déposé par le député radical socialiste de la Drome, Charles Chabert, afin que le port de la soutane soit interdit en dehors des lieux de culte.

 Certains somment les musulmans de condamner les actes terroristes commis au nom de leur foi ( 2). Cette proposition qui peut paraître de bon sens est-elle judicieuse ? N’est-ce pas implicitement leur attribuer une responsabilité particulière dans les crimes commis ? N’est-ce pas contribuer à l’amalgame entre islam et terrorisme ?

Nous n’éteindrons pas le terrorisme en nous attaquant à la foi religieuse.  Et la répression des crimes – certes nécessaire – ne saurait suffire.  Il faut s'attaquer au terreau sur lequel prolifère le terrorisme. Le chômage, la mal-vie qui nourrissent toutes les frustrations. La stigmatisation, le racisme ouvert ou larvé, la xénophobie, l’islamophobie, l’antisémitisme. Ce qui implique à la fois un changement dans les  comportements individuels  et  une révision de nos lois afin d’en expurger toute trace de stigmatisation et de répression antireligieuse. La proposition de loi gouvernementale n°3452, « relative à la sécurité globale » » jugée « liberticide » par la Ligue des Droits de l’Homme, est d’une extrême gravité et ne répond pas à cette attente.

En politique étrangère, nous devons mettre un terme aux interventions militaires extérieures comme celles que la France poursuit au Sahel et en Centrafrique dont le caractère néocolonial  suscite la colère des peuples contre notre pays.

Bernard DESCHAMPS, 13 novembre 2020

(1) "REVOLUTION, l'Algérie, Abdelaziz Bouteflika, le Hirak", Bernard Deschamps, juillet 2020, pages 188, 189, 259 à 262.

(2) La Grande Mosquée de Paris et des imams dont plusieurs des quartiers nord de Marseille  comme Abdessalem Souiki, Mohsen Ngazou, et Haroun Derbal ont condamné les attentats terroristes.

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COMMANDES

"REVOLUTION, l'Algérie, Abdelaziz Bouteflika, le Hirak", Bernard Deschamps, juillet 2020. Commandes à: bernarddeschamps30@gmail.com , ou à Bernard Deschamps, 7, rue de Montaury, 30 900 NÎmes. Les chèques 20€+4€ de port, libellés à mon nom ( adresse postale ci-dessus).

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(Photo: A la mémoire des victimes des attentats du  13 novembre 2015)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Sodol Colombini 15/11/2020 13:38

Je partage l'essentiel de ton article.
La loi de 1905 doit s'appliquer sur tout le territoire de la République et donc abroger le concorda.
Il convient aussi que tous les enfants reçoivent un enseignement public Laïque et donc d'abroger la loi Debré de 1959
Concernant l'histoire du foulard, c'est d'emblée que l'affaire a été polluée par les identitaires de tout bords et la loi interdisant les signes religieux ostensibles à l'école n'en est que la conséquence logique pour mettre fin à cette "guerre" entre les identitaires.
Par solidarité avec les jeunes filles il aurait fallu que d'autres élèves (filles ou garçons) viennent à l'école avec un foulard souleiado ou autre... Et ensuite, aussi bien, par respect pour l'enseignant, pour tous les élèves que par la neutralité du lieu que doit être la salle de classe, chacun doit avoir le visage entièrement découvert... Y compris l'enseignant qui doit retirer son chapeau s'il en porte un, chapeau qu'il peut conserver dans la cours; il en va de même pour les élèves: foulards de toutes sortes, casquettes.

CABANE Jean 15/11/2020 13:21

MERCI Bernard . Je partage totalement ce texte très courageux .

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