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par Bernard Deschamps
Comme le laissait présager la fourniture d’armement, le Parlement algérien a, le 25 octobre 2026, approuvé la « notification » du Président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, en date du 22 octobre 2026, autorisant l’envoi d’unités de l’Armée nationale populaire au Niger, en vertu des articles 91, 108, 109 (1) de la Constitution de 2020 amendée en 2026 qui en ouvre la possibilité à l'article 31 : L'Algérie se défend de recourir à la guerre pour porter atteinte à la souveraineté légitime et à la liberté d'autres peuples. Elle s'efforce de régler les différends internationaux par des moyens pacifiques.
L'Algérie peut, dans le cadre du respect des principes et objectifs des Nations Unies, de l'Union Africaine et de la Ligue des États Arabes, participer au maintien de la paix ».
Ces troupes seront stationnées au Fort de Madama situé dans l'extrême nord du Niger, près de la frontière libyenne. Implanté dans le désert d'Agadez, à environ 100 kilomètres au sud de la frontière de la Libye, il occupe une position stratégique pour surveiller les routes et les flux transfrontaliers. Il avait été construit à l'origine dans les années 1930 puis réaménagé en 2014 par l'armée française comme base opérationnelle avancée dans le cadre de l'opération Barkhane.
C’est un tournant majeur de la Politique extérieure et de Défense de l’Algérie traditionnellement attachée au principe de non-intervention militaire hors de ses frontières. La dernière intervention datait de 1973, durant la guerre du Kippour en soutien des forces égyptiennes et syriennes face à Israël.
Cette décision historique du Président de la République découle du Protocole d’accord sur « la coopération militaire algéro-nigériene » conclu une semaine plus tôt à l’issue de la rencontre entre le ministre algérien de la Défense Saïd Chengriha et son homologue nigérien Salifou Modi représentant le général Abdourahamane Tiani, Président de la République du Niger depuis le 26 mars 2025 à la suite du coup d’Etat militaire du 26 juillet 2023 (2)..
Ces dispositions interviennent dans une situation géopolitique préoccupante marquée par l’instabilité à la frontière sahélienne attisée par des ingérences extérieures dont celles des Emirats arabes unis avec lesquels l’Algérie a, le 10 septembre 2026, rompu ses relations diplomatiques. Situation d’autant plus préoccupante pour l’Algérie que d’importants intérêts économiques sont en jeu.
Les intérêts économiques en jeu
La décision de l’Algérie a pour objectif de protéger le champ pétrolier nigérian de Kafra.(3) Après l'inauguration d'une centrale électrique offerte par l’Algérie près de Niamey, des travaux de forage viennent de démarrer dans le cadre du projet « Kafra Sud-Est 1 », au nord du pays à quelque 85 km de la frontière sud de l'Algérie. Des travaux de forage pouvant atteindre 3 900 mètres opérés conjointement par deux sociétés, SIPEX Niger et ENAFOR, filiale de la Sonatrach côté algérien. Les réserves de ce champ pétrolier sont estimées à 260 millions de barils, selon les autorités nigériennes.
D’autres intérêts économiques sont en jeu, en particulier la sécurisation du Gazoduc transsaharien (TSGP ou NIGAL) en cours de réalisation, long de 4 128 Km qui reliera Relie Warri au Nigeria à Hassi R'Mel en Algérie, en traversant le Niger, et permettra d’acheminer quelque 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an vers l’Europe (Italie, Espagne). Les acteurs et propriétaires sont la Sonatrach (Algérie), NNPC (Nigeria) et la Niger National Petroleum Co... Après une période de ralentissement liée à des tensions politiques, le projet a été relancé en février 2026. Il connaît une accélération majeure et concrète, marquée par le lancement des premiers travaux au sol et du chantier du tronçon algérien lancé en juin 2026 dans la wilaya d'Adrar. Le début des travaux de pose de tuyaux au Niger est projeté pour le début de l'année 2027. La mise en service du gazoduc est programmée pour 2029.
Un accord stratégique prévoit que la compagnie pétrolière algérienne Sonatrach prendra entièrement en charge le financement et la construction du tronçon nigérien (841 km), déchargeant le Niger des risques financiers tout en lui garantissant des revenus de transit.
Trois défis majeurs persistent : la sécurisation du tracé face aux menaces djihadistes dans le Sahel (notamment au nord du Niger), le bouclage définitif du montage financier global, et la conformité avec les futures réglementations européennes sur les émissions de méthane qui entreront en vigueur à partir de 2027. (4)
L’approbation du Parlement algérien
Lors de séances plénières distinctes à huis clos, le Conseil de la nation a dit oui à l’unanimité par 148 voix sur 148 votants, dont 131 membres présents et 17 votes par procuration. Les députés de l’Assemblée populaire nationale ont approuvé à la majorité absolue des 2/3.
La coalition majoritaire (FLN, RND, El Bina…) soutient activement cette initiative au nom de la « sécurité régionale intégrée ».
Le FLN a estimé que c’est une décision « basée sur la nécessité de la protection des intérêts vitaux du pays, vu l’étendu des menaces et des conflits dans la région du Sahel ».
Pour le RND : « Il est vrai que les capacités militaires doivent, en premier lieu, protéger les frontières mais elles protègent aussi les intérêts vitaux du pays de toutes les menaces ». Même son de cloche du côté d’El Bina : « Le mouvement El Bina soutient l’activation des dispositions constitutionnelles permettant au président de la République d’envoyer des détachements militaires à l’extérieur des frontières en cas de nécessité extrême, dans le cadre d’une approche consciente réunissant la protection des intérêts vitaux de l’Algérie et de ses partenaires, dans le cadre de la solidarité internationale et régionale », a soutenu ce parti.
Les partis de l’opposition démocratiques, FFS (Front des forces socialistes), RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), Jil Djadid se sont abstenus : « ces formations politiques ont émis des réserves substantielles quant aux contours et aux risques de cette mission. Leurs objections portent sur le manque de transparence entourant les clauses exactes de l'accord militaire bilatéral signé le 21 octobre avec Niamey, ainsi que sur le danger d'un enlisement prolongé de l'armée dans le bourbier sécuritaire du Sahel. » (5)
« Dans le fonds, le FFS ne peut que soutenir cette décision stratégique qui vise à défendre les intérêts vitaux de la nation, mais es députés du FFS ont opté pour l’abstention pour protester contre les circonstances de la convocation à la tenue de cette session extraordinaire. », a expliqué son porte-parole.
« Les parlementaires ne sont pas des exécuteurs d’instructions ou de simples vitrines institutionnelles que l’on convoque en fonction des urgences du pouvoir », a dénoncé le FFS.
Le RCD a expliqué sa position dans un communiqué. « L’engagement de forces militaires à l’étranger peut entraîner des conséquences durables sur la sécurité de l’Algérie, exposer nos soldats à des risques majeurs et affecter nos relations avec les pays de la région. Il aurait donc dû être précédé d’une concertation avec les forces politiques et d’une délibération parlementaire sérieuse, permettant d’examiner les objectifs poursuivis, les risques encourus et les alternatives disponibles ».
Jil Djadid a jugé « légitime » l’envoi de militaires algériens en dehors des frontières pour servir des objectifs précis. « La protection des intérêts stratégiques de l’Algérie, notamment de ses investissements énergétiques et de ses projets de coopération avec le Niger, constitue un enjeu légitime de souveraineté nationale. La stabilité de ce pays voisin revêt une importance particulière pour la sécurité de nos frontières, la coopération régionale et la préservation des intérêts économiques algériens », a indiqué le parti dans un communiqué. Jil Djadid a toutefois estimé que « la protection des intérêts économiques ne doit pas conduire à un engagement militaire sans limites ».
Bernard DESCHAMPS
28 octobre 2026
1- « Article 91. Outre les pouvoirs que lui confèrent expressément d'autres dispositions de la Constitution, le président de la République jouit des pouvoirs et prérogatives suivants :
a) il est le chef suprême de toutes les forces armées de la République et le responsable de la Défense Nationale ;
b) décide de l'envoi des unités de l'Armée Nationale Populaire à l'étranger après approbation à la majorité des deux tiers de chaque chambre du Parlement ;
Art. 108— Le Haut Conseil de Sécurité entendu, le Président du Conseil de la Nation et le
Président de l'Assemblée Populaire Nationale consultés, le Président de la République décrète la mobilisation générale en Conseil des Ministres.
Art. 109 — Le Conseil des Ministres réuni, le Haut Conseil de Sécurité entendu, le Président du Conseil de la Nation, le Président de l'Assemblée Populaire Nationale et le Président du Conseil constitutionnel consultés, le Président de la République déclare la guerre en cas d'agression effective ou imminente, conformément aux dispositions pertinentes de la Charte des Nations Unies.
Le Parlement se réunit de plein droit.
Le Président de la République informe la Nation par un message ».
2- L’Algérie avait alors condamné ce coup d’Etat militaire. Depuis, le régime nigérien s’est rapproché de nouveaux partenaires régionaux et internationaux, notamment la Russie et l’Algérie.
3- TSA, 26 octobre 2026.
4- Africtelegraph.
5- Les échos.
