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(Photo Séances spéciales)
Le clair-obscur des images, des caractères et des comportements au temps de l’occupation allemande entre 1940 et 1945.Cette adéquation entre les images et le récit est une des qualités de ce film.
J’avais huit ans en 1940. J’ai donc vécu cette période et j’attendais beaucoup de la confrontation du récit d’Emmanuel Marre et de mes propres souvenirs.
Henri Marre, l’arrière-grand-père du réalisateur était en 1940 un petit fonctionnaire assez médiocre mais ambitieux, marié à Paulette très amoureuse de lui et qui avait tout sacrifié pour le suivre. Auteur d’un ouvrage Notre salut exaltant l’ordre, il voit, sans être nazi, dans la victoire de l’Allemagne, l’occasion d’un ordre nouveau pour la société française. A ses yeux, Pétain incarne cette aspiration et il se rend à Vichy pour tenter sa chance auprès de la haute administration qui se met en place. Il se heurte à un milieu assez fermé mais il parviendra malgré tout, en avalant maintes couleuvres, à se faire nommer Commissaire à la lutte contre le chômage au sein du Ministère du Relèvement productif. Affecté à la région de Limoges et logé dans les bureaux de la CGT qui en a été délogée, on le voit organiser la réception du chef de l’Etat, banderoles sur son parcours, mise en place de la claque aux cris de Vive le Maréchal Pétain et le saluant bras levé. Et il applique ses idées sur le reclassement des chômeurs qui doivent redevenir productifs. Des travailleurs sans emploi, des manœuvres, des journalistes, un professeur de lettres, s’affairent en forêt autour d’un four métallique pour la fabrication du charbon de bois. J’ai assisté enfant à des scènes identiques dans les bois d’Amailloux dans les Deux-Sèvres. Henri n’est pas raciste, ni antisémite et il s’insurgera quand les troupes allemandes exigeront la déportation des juifs, mais il participera au convoyage d’un certain nombre d’entre eux en ayant le sentiment d’avoir évité le pire. De compromissions en compromissions, le glissement insensible vers l’abjection. Un seul fonctionnaire, chrétien social, stoppera cette spirale et démissionnera. L’annonce du débarquement allié sème le trouble dans le marigot vichyste. Certains s’apprêtent à composer avec les futurs vainqueurs. D’autres se radicalisent ou cèdent aux menaces de la Milice et partent en Allemagne.
Henri désargenté, trafique, ce qui lui permettra d’aménager un appartement luxueux à Limoges pour sa famille. Son épouse Paulette, bien que toujours amoureuse, finira par rompre. Demeuré seul, il poursuit ses petits trafics. Il engage le dialogue avec le fils de 9 ans d’une de ses victimes. Ce sera la dernière image du film. Face au gamin insouciant, Henri offre un visage nostalgique de sa jeunesse et de sa famille, mais désabusé et sur la pente inexorable de la déchéance. L’acteur Swann Arlaud interprète remarquablement, avec retenue, la complexité de ces sentiments.
J’ai donc vécu cette époque de l’âge de 8 ans à l’âge de 13 ans. Mais à l’autre extrémité de l’échiquier social. Dans une petite commune agricole de gâtine alors située en zone occupée. Une population constituée majoritairement de petits paysans et d’artisans modestes comme mes parents ; deux cafés, une boulangerie, deux épiceries. Ni résistante, ni collaborationniste, tentant de survivre et faisant confiance à Pétain considéré comme le rempart contre le pire. Un officier allemand avait réquisitionné une partie de notre maison pour y habiter. Mes parents l’ignoraient et lui-même ne cherchait pas le contact. Une délégation spéciale avait remplacé la mairie en place, avec un maire qui faisait le minimum. Les propriétaires du château par contre organisaient des réceptions pour les officiers allemands et le directeur de l’Ecole publique n’hésitait pas à s’exhiber avec eux alors que d’autres enseignants comme M. Joubert, mon instituteur, affichaient leur hostilité et transformaient le ramassage obligatoire, dans les champs de pommes de terre, des doryphores – surnom que nous donnions aux soldats allemands - en manifestations patriotiques. Mon père qui détestait les occupants , contrairement au mari de ma marraine qui fut volontaire pour aller travailler en Allemagne, céda malgré tout à la réquisition du STO (Service vichyste du Travail Obligatoire) pour le chantier de renforcement du Mur de l’Atlantique. Ce dont j’eus honte à l’époque, mais qu’aurais-je fait à sa place ? Qu’aurions-nous fait à leur place ? Ce film invite à une introspection « morale et politique » dont on ne sort pas indemne.
Il suggère également d’étonnants rapprochements entre hier et aujourd’hui. Ainsi de la parenté entre le Relèvement productif vichyste et le Redressement productif de 2012 caractéristique d’une « époque technocratique et productiviste ». Et comment ne pas voir la filiation entre le traitement vichyste des TE (travailleurs étrangers) et les campagnes de l’extrême-droite d’aujourd’hui contre l’immigration.
Un film courageux d’Emmanuel Marre sur son arrière-grand-père qui nous touche d’autant plus que le réalisateur nous en parle avec les mots de tous les jours dans des situations de la vie courante, ce qui lui confère un réalisme saisissant.
Bernard DESCHAMPS
8 octobre 2026
