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16 septembre 2026 3 16 /09 /septembre /2026 14:48

(Photo Rachida Brakni, source Fooding)

C’est le récit des origines. Du passé oublié mais indélébile. On passe brutalement d’une scène de guerre dans le djebel algérien, un hélicoptère tournoyant autour d’une adolescente et d’un jeune garçon juché sur une mule, pour les effrayer, au quotidien matinal de Karina une galeriste faisant son jogging dans les rues de Paris avant de rejoindre dans leur appartement du 16e son mari Vincent publiciste reconnu et leur fille de quatorze ans, Elèna. Un  saut vertigineux dans le temps, de la misère du colonisé à la réussite d’une minorité qui a assimilé les codes de notre époque où « à l’arrogance se dispute le cynisme ».

Karina retrouve à Beaubourg Lucas, un peintre sélectionné pour un prix prestigieux. Lucas est lui aussi le symptôme d’un changement de civilisation. Il peint la campagne désertifiée de ses parents agriculteurs qui peinent à rentabiliser leur lopin de terre, mais vivent, alors que Lucas qui a quitté la terre saute de nombreux repas. Au cours de l’accrochage de ses œuvres un cri déchirant de femme retentit accompagné des aboiements d’un chien et de youyous. Karina est tétanisée. Cette scène la replonge dans un passé lointain profondément enfoui. Elle se dirige vers les cris et se retrouve dans une autre salle du musée où des artistes ont placé sur les murs des visages de femmes kabyles suppliciées tandis qu’une sonorisation diffuse les cris qu’elle a entendus. « Leur regard intense et dur, accentué par le trait de khöl qui souligne leurs yeux, défie l’objectif, mais, malgré la force qui s’en dégage, je vois danser la flamme de la peur dans chaque pupille ».

Ce télescopage des époques constitue la trame de l’ouvrage pour nous dire que le passé n’est jamais effacé et que l’ancien est dans le nouveau.

Parmi les visages de femmes exposés, tatoués pour la plupart, Karina remarque une abeille et un losange dont elle reconnait le dessin naïf. . « Prise de vertige, je ferme les yeux, mais le dard de l’abeille se plante dans ma chair pour me sommer de le regarder ». Son cœur vacille.  Maman.

Et refont surface des scènes oubliées. Zohra et Hakim, après leur mésaventure avec « l’assaillant volant », regagnent leur mechta. Ils y retrouvent Halima la maman de Hakim dont le mari Omar a pris le maquis, et Zohra mariée à quinze ans retrouve son amoureux Aziz qui lui aussi va rejoindre le maquis en compagnie de Youcef le chef charismatique qui leur rend visite.  « Leurs chères montagnes [qui surplombent la vallée de l’Oued-el-Kebir] jugées imprenables », tiendront-elles encore longtemps ?

Des images terribles ressurgissent: « El haskar ! El haskar ! »  (Les soldats ! Les soldats !) . La mechta est investie par la troupe. La scène de viol que subit Zohra  est insoutenable.

Selon une croyance archaïque, Zohra est définitivement souillée. « Le corps étranger s’est niché en elle et rien ne peut l’en déloger ». Elle est séparée de sa famille et confiée à une institution amie des combattants algériens et qui recueille des femmes violées ou infirmes des suites de leurs blessures. L’atmosphère y est chaleureuse. Elle se lie d’amitié avec Baya qui a perdu la parole à la suite d’un bombardement au napalm. Elle donnera naissance à une fille Yasmina qui sera adoptée par des coopérants français et dont elle n’entendra plus parler mais qu’à la fin de sa vie elle tentera de retrouver. Elle sera en 1971, en France, mariée à un homme atteint d’un strabisme qui en dépit de sa bonté, était la risée du quartier. Deux enfants naitront de cette union, Karima la future galeriste et Naïma.

Le récit de l’accouchement de Zorha est d’une précision anthropologique par les termes employés, par ses aspects physiques, psychologiques et culturels. Pour « expulser le mal […] chasser de son corps cet amas de chair qui la colonise depuis près de neuf mois […] de violentes crampes dans le ventre et le bas du dos la cisaillent et plient son corps en deux ». Zohra hurle. Les femmes qui l’assistent apportent « de l’eau chaude, du linge propre ou humidifient ses lèvres desséchée […] massent avec de l’huile d’olive tiède son périnée afin de l’assouplir et de lui éviter la déchirure […] lui glissent quelques gouttes de miel dans la bouche ». Une ultime contraction et « Zohra découvre ce à quoi elle ne s’attendait pas ». Ce n’est pas « un monstre malfaisant […] mais un bébé parfaitement formé ». « Dieu sait que la raison la pousse à détester le fruit de son déshonneur. Dès les premières succions, elle est submergée d’une émotion à nulle autre pareille […] une « pulsion irrépressible de protéger ce bébé – qui plus est une fille – s’amplifie au point que son amour dissipe l’image du diable qui l’a ensemencée ».

Elle rêve que son mari Aziz revient du maquis et l’adopte « Tu ne peux pas le garder » lui susurrent les femmes. « Une vague de douleur et d’injustice l’envahit. Il lui faut s’arracher à son enfant pour ne pas déshonorer les uns et offenser les autres […] Tu as le pouvoir de lui offrir une seconde vie, une vie dans laquelle elle ne portera pas le manteau de l’avanie ». Yasmina lui est enlevée. Bientôt une foule en liesse fête l’indépendance, mais  Aziz ne reviendra pas.

Karina a tout sacrifié pour s’intégrer dans la société française, même sa famille avec laquelle elle a rompu depuis vingt-cinq ans, vingt-cinq ans ! Elle a supprimé le M de son prénom Karima pour devenir Karina afin d’effacer toute trace d’origine et chasser les humiliations qui en découlaient. La description qu’elle en donne nous dit la souffrance des petits et petites Arabes stigmatisés. Mariée, elle est désormais madame Leroy. Elle admire la culture française : « Molière a du génie. Contempteur de l’âme humaine, il n’a pas son pareil pour dénoncer l’entre-soi et les faux-semblants ». Mais, à l’occasion de cette exposition, elle retrouve chez Elèna sa fille, les traits de sa grand’mère. Les liens qui la rattachent à son passé refoulé sont si ancrés que même la musique moderne qu’affectionnent sa fille et son mari lui est étrangère. La chanson Khouya (mon frère) n’est à ses yeux qu’une parodie infidèle de l’arabe.

Après vingt-cinq ans de silence dont soudain elle a honte, Karina éprouve le besoin de reprendre contact avec sa mère et sa soeur Naïma. Ses appels téléphoniques restant sans réponse, elle se rend dans le quartier à Paris où elles habitent. La description qu’en donne l’auteure est d’une criante vérité dans sa décrépitude, sa misère et son humanité. Les loulous, baskets blanches et survêts stylés qui tiennent le mur lui servent de guide. Sa mère est décédée et sa sœur surprise de la voir la chasse comme une traître en l’appelant Madame. La scène est décrite alternativement par Karina et par Naïma.

A la vérité, Naïma s’était préparée à cette rencontre dont elle était persuadée qu’elle aurait lieu un jour. Ce qui en dit long sur le lien qui les rattachent malgré tout. Elle avait découvert sa sœur dans un magazine sous le nom de Karina Leroy et l’avait espionnée à la sortie de sa galerie d’art. Fine, élégante alors qu’elle-même est dodue et déformée par les grossesses et son travail harassant d’aide familiale. Mais son mari Ousmane l’aime ainsi car à ses yeux elle est la plus belle. Ils ont deux enfants, une fille Asma et un garçon Djibril dont ils s’occupent beaucoup. Ousmane a instillé la passion du football à son fils et il prend part aux travaux du foyer pour alléger la charge de Naïma. La scène du dépouillage d’Asma est désopilante. Naïma futée ne contredit jamais son mari, elle use avec lui de la technique du « dribble qui consiste à éviter l’attaque de front en diluant le reproche dans une interrogation indirecte, le tout enrobé d’un petit mot d’amour pour que ça glisse sans accroc ».

Le choc de la découverte de la photo de sa maman exposée à Beaubourg continue de faire émerger des souvenirs. Karina se rappelle la visite organisée avec sa sœur par sa mère à deux femmes qui procédèrent à un rituel afin de verrouiller leur hymen pour les protéger des hommes. C’est à cette occasion qu’elle apprit que sa mère avait été violée parce qu’elle n’était pas marbouta (liée). Elle  a cette réflexion : «  Moi qui ait tant œuvré à distancer le passé, je comprends combien il n’a jamais cessé de me talonner ».

Ousmane lui, ne connaît pas cette histoire et croit bien faire en prenant contact avec Mme Leroy pour lui demander de prendre en stage Djibril qui est bon en dessin. Son épouse refuse, sa colère est sans précédent. Contrairement à ses habitudes elle sera inflexible.

François le beau-père de Karina a effectué 18 mois de service militaire en Algérie. Lui aussi a ses secrets. Il  a deviné depuis longtemps que Karina est d’origine algérienne. Il lui apporte une valise qu’il n’a jamais confiée à personne et qui contient ses journaux intimes de cette époque. Un de ses camarades très proche, acquis à la cause du peuple algérien,  qui effectuait son service militaire dans la même unité que lui, s’est  suicidé après avoir été contraint de participer à un interrogatoire sous la torture. François vit depuis avec un sentiment accablant de culpabilité pour ne pas l’avoir suffisamment soutenu. Beaucoup d’ « appelés » ont vécu des situations identiques dont ils ne parlent pas. Ni héros ni crapules, tous n’ont pas été des tortionnaires, bien qu’ils aient souvent fermé les yeux, victimes eux-aussi d’une certaine façon de cette guerre, ils s’efforcent tous en vain d’oublier.

Kanina se décide enfin à raconter son passé à Vincent son mari qui la comprend et à sa fille Elèna qui, avec l’intransigeance de la jeunesse a des mots très durs pour condamner son attitude.

Zohra n’est pas décédée, elle est hospitalisée dans un  EPHAD où travaille Naïma. Kanima (qui a réintégré le M de son prénom) lui rend visite. Les deux sœurs vont se retrouver après vingt-trois ans de silence. La rencontre se passe bien, elles étaient si proches étant enfants et Zohra qui n’est plus que l’ombre d’elle-même semble avoir reconnu sa fille et lui serre avec force le poignet. En fait c’est Yasmina qu’elle a cru reconnaître. Lorsqu’elle se rendra compte de son erreur, elle aura un rictus de répulsion en  regardant Karima puis elle lui pardonnera, Smeth benti (Je te pardonne, ma fille !). Zohra décèdera peu de temps après.

L’exposition de femmes Mémoires vives fera une escale à Marseille avant un tour du monde. Ce sera l’occasion d’une escapade de la famille enfin rassemblée dans la cité phocéenne. Avec l’espoir de retrouver Yasmina un jour.

Comme rarement, j’ai ressenti avec ce roman l’atmosphère chaleureuse que je vis lors de mes séjours en Algérie et la nostalgie, les frustrations, les humiliations  dont souffrent si cruellement les personnes immigré.es. Un beau roman, pétri d’humanité, tout en nuances et écrit dans un français sublimé comme savent si bien le pratiquer les auteur.es algérien.nes avec leur sensibilité.

Bernard DESCHAMPS

16 septembre 2026

 

*La part absente, Rachida Brakni, Editions Stock, août 2026.

*Rachida Brakni est comédienne et auteure. Fille de parents algériens, le père routier, la mère femme de ménage. Elle est l’épouse d’Eric Cantonna.

 

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