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J’ai retrouvé Malika avec joie lors de la commémoration à Nîmes du 8 mai 1945. Je l’avais perdue de vue depuis les années 2006/2007. Elle était alors chauffeure de bus. Elle est aujourd’hui psychanalyste, licenciée de Lettres modernes, licenciée de Psychologie et titulaire d’un master de Philosophie-Psychanalyse.
C’est le parcours d’une petite fille née derrière les barbelés du camp de harkis de Saint-Maurice-l’Ardoise dans le Gard.
Ce camp était à l’origine un camp militaire aménagé dans une zone boisée, dans une région qui produit les vins des Côtes du Rhône, à une dizaine de kilomètres du Centre atomique de Marcoule. Transformé en 1958 en camp d’internement des militants indépendantistes algériens, avec barbelés et miradors, il a été affecté aux familles de harkis en 1962.
Les conditions de vie inhumaines dans ce camp où étaient entassées un millier de personnes, hommes, femmes, enfants dans des logements exigus, insalubres, sans hygiène, souffrant de malnutrition, sont décrites par Malika Gherdis avec une précision glaçante. Les punir d’être arabes ou kabyles. Les intégrer de force, effacer leur culture au point de substituer des prénoms français à leur prénom d’origine. A l’école, Malika était Cécile. L’école où des enseignant.es méprisant.es, brutaux, tentaient d’imposer de force, par les châtiments corporels, la culture française. Le moyen le plus sûr de la faire détester. Pas de télévision, pas de radio. Le courrier était lu en public. Un laisser passer était exigé pour entrer et sortir du camp. Périodiquement des révoltes éclataient qui étaient durement réprimées. « Je suis née dans ce tourment chargé d’histoires, devenu le lit de mes cauchemars et de mes insomnies ».
Malika n’a pas connu son père qui avait été transféré dans un autre camp. Sa mère vivait seule avec ses cinq enfants dont l’un avait sombré dans l’alcoolisme. Malika voue une grande affection à sa mère mutique, à sa sœur Catherine l’aînée, à ses frères Djamel, Karim et Farid.
Ces premières années d’existence, traumatisantes, la marqueront durablement. Longtemps, jusqu’à l’âge de trente ans elle s’infligera des brûlures et se scarifiera.
Après les émeutes de 1975, le camp est vidé de ses résident.es. Sa famille est transférée en Normandie dans le département de l’Orne et relogée dans un immeuble d’habitation de la Sonacotra. Elle va y faire de nouvelles et chaleureuses connaissances. « L’entrée au collège a marqué un véritable tournant dans ma vie. Tout a changé : ma relation aux autres, le regard qu’ils portaient sur moi, et surtout, la place que j’occupais dans le monde. Pour la première fois, je me suis sentie réellement aimée». Mais la blessure était profonde. « Malgré les espaces de liberté que j’avais réussi à introduire dans ma vie, une détresse profonde m’envahissait, me plongeant dans une mélancolie innommable ». Elle tente par deux fois de se suicider.
Bonne élève, elle passe avec succès les épreuves du BEPC et, les voies offertes aux élèves d’origine maghrébine ne lui convenant pas, elle opte pour un BEP sanitaire et social. Problème, les seuls établissements sont à Lodève et à Nîmes. Elle décide de poser sa candidature qui est acceptée pour l’établissement de Nîmes. A seize ans, avec l’accord de sa mère, elle part seule poursuivre ses études à plus de 800 kilomètres du domicile familial. Elle sera prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance.
Interne au lycée, elle est accueillie à la Maison d’enfants Samuel Vincent durant les week-end, puis à plein temps, avant d’être logée en ville dans un studio de l’association, car autonome. Elle ne supportera pas la solitude et réintégrera avec joie la Maison d’enfants et son atmosphère familiale où pour la première fois de sa vie, son anniversaire sera fêté.
De très belles pages, nous décrivent sa relation avec les personnels de l’ASE, de la Maison d’enfants Samuel Vincent et du lycée, leur professionnalisme et leur humanité. Elle évoque avec émotion, Madame T, inspectrice des services sociaux ; Monsieur Tiers, le proviseur du lycée ; Monsieur Bertrand, éducateur, auxiliaire de Justice ; Françoise son éducatrice référente de l’ASE ; Monsieur Ponge (M. Christian Polge ?), le directeur de la ME Samuel Vincent…Certain.es, comme Françoise, deviendront ses ami.es.
Malgré l’affection qui l’entoure, son mal être subsiste. Ses deux années scolaires sont catastrophiques. A 18 ans, désormais majeure, elle continuera cependant d’être prise en charge par l’ASE pour une période six mois. Mais après ? « Je n’avais toujours pas de projet, ni formation, ni travail […] C’est alors qu’une idée me vint, aussi absurde qu’elle puisse paraître. Un mariage. Un époux serait une porte de sortie ». Elle va faire la connaissance d’un charmant garçon, Nasser, algérien et musulman. Ils vont galérer car l’un et l’autre sont sans emploi. Malika a vingt ans, quand en 1986, naît leur premier fils Sofiane. Trois autres garçons suivront, Naïm, Eddine et Fouzy, dont la naissance sera chaque fois un bonheur. Malheureusement, Nasser est devenu addict aux jeux et Malika qui, entre temps, a trouvé un emploi dans un supermarché, sombre dans l’alcool. Elle réagira et entreprendra une thérapie avec une psychanalyste.
L’ouvrage qui a précisément pour sous-titre « Malika, l’histoire d’une psychanalyse », débute par ces phrases : « Rien de bon ni de meilleur dans mon existence ne se serait produit sans ma rencontre avec la psychanalyse. En proie à une souffrance psychique sans nom, je ne pouvais imaginer l’existence d’une issue salvatrice.
Cette issue a pour nom : la psychanalyse d’orientation lacanienne. Ma rencontre avec cette pratique analytique a, sans aucun doute, profondément modifié le cours de ma vie »
Le chapitre III, le dernier est entièrement consacré à cette « reconstruction ». Son temps va désormais être partagé entre ses enfants, son emploi (elle est « embauchée dans une entreprise de transport en commun », c’est à ce moment que j’ai fait sa connaissance) et la psychanalyse. Puis elle reprend ses études. « Madame G., Marceline, Joël, Monsieur Eric et mes enfants m’ont aidé à obtenir mon Diplôme d’accès aux études universitaires avec mention bien. »
Elle va faire la connaissance de Lucrèce qui lui assure un soutien précieux et son mari Lakhdar Tebani * qu’elle considère comme son frère. A force de volonté, elle décroche « une licence de Lettres modernes, une licence de psychologie, ainsi qu’un master en Philosophie et Psychanalyse ».
La fillette née derrière les barbelés du camp de Saint-Maurice-l’Ardoise est aujourd’hui psychanalyste à Nîmes.
Bernard DESCHAMPS
29 mai 2026
*Malika, l'histoire d'une psychanalyse, MALIKA GHERDI, Champ social éditions, février 2026.
*J’ai bien connu Lucrèce à l’Union locale CGT de Nîmes et Lakhdar au Conseil d’administration de l’Office public départemental d’HLM du Gard. Lakhdar, décédé le 28 février 2026, est inhumé à Soudorgues (30).
