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22 février 2026 7 22 /02 /février /2026 07:14

 

« L’air était vif et jeune ; la terre fumait. Derrière le versoir, mille petites haleines fusaient, droites, précises, subtiles ; […]. Le souffle oblique des bœufs précédait l’attelage et remontait, couvrant les six bêtes d’une buée plus blanche, qu’agitaient des tourbillons de mouches.

Des hochequeues voletaient d’un sillon à l’autre ; les plus proches avaient l’air de petites personnes maniérées et coquettes… »

Dès ces premières lignes, je retrouve les sensations, les couleurs de mon enfance, et me reviennent en mémoire les paroles de cette chanson (1) célèbre à l’époque :

 « J’ai deux grands bœufs dans mon étable

Deux grands bœufs blancs teintés de roux.»,

J’avais sept ans en 1939, quand mes parents, fuyant Paris en guerre, s’installèrent à Amailloux, au cœur du Bocage bressuirais, dans le nord des Deux-Sèvres, à vingt-quatre kilomètres de Courlay, la commune de naissance d’Ernest Pérochon, l’auteur de Nêne. Mes parents, artisans, n’avaient pas de bœufs, mais je découvris ceux-ci avec émerveillement chez Imelda chez qui j’allais acheter le lait.

Leurs grands yeux langoureux et leurs longues cornes qui jamais ne me blessèrent. Leur langue râpeuse qui amoureusement me léchait le visage. Et leur pas lent et lourd, tirant la charrue. Ou mâchant lentement, longuement une poignée de foin. C’est si loin dans le temps, et le monde depuis a tellement changé, se mécanisant et, en quelque sorte, déshumanisant les bœufs, les ravalant au rang de viande de boucherie. Je leur dois beaucoup. L’affection d’abord dont ils me témoignaient. Et leur exemple. Le sillon creusé patiemment. La persévérance dans l’effort. Cela laisse des traces dans la mémoire et j’ose croire que cela n’est pas étranger à certains traits de mon caractère.

Nêne, prix Goncourt 1920, écrit par un instituteur qui donnera son nom au collège de Parthenay où je fus interne de 1945 à 1948, est l’histoire de Madeleine (Nêne) recrutée comme servante par Michel Corbier un petit fermier, veuf et père de deux enfants, Eulalie (Lalie) et Georges (Jo) qu’elle prendra en prendra affection, au point de leur consacrer ses gages en beaux habits et somptueux cadeaux. Evincée par Violette, une intrigante qui parvint à se faire épouser par Corbier et la sépara des enfants qu’elle aimait, Madeleine mettra fin à ses jours en se noyant dans l’étang qui était une de leurs destinations préférées de promenade.

Le texte est parsemé de termes  aujourd’hui oubliés, la raize (2), le coutre (3)…et d’expressions désuètes mais pourtant savoureuses. Le parler d’une époque en pays chouan où l’on ne disait pas Nom de Dieu !, mais Nom de Bleu ! Car cette région est, en effet, profondément marquée par la chouannerie, la guerre civile qui opposa royalistes et républicains de 1793 à 1801.

Courlay est le centre de la Petite église des Deux-Sèvres opposée au catholicisme officiel  issu de la Révolution française et du Concordat de 1801 (4).Ce culte compte encore de nos jours, dans le bressuirais, quelques centaines de fidèles, « les dissidents » qui vivent repliés sur leur communauté. Ils se marient entre eux. Les mariages mixtes entre catholiques et dissidents sont réprouvés et sont sources de déchirement.  Ils choisissent leurs responsables non pas sur des critères de richesse ou des titres de noblesse, mais sur la dévotion religieuse, les liens familiaux et l’instruction.

Les femmes, « les sœurs », ont des responsabilités dans les écoles dissidentes et au niveau de culte.

Celui-ci se pratique dans les chapelles pour les cérémonies de groupe, mais il est possible de le faire chez soi en famille. Le responsable de la communauté se place à côté de l'autel et lit la messe en latin dans un missel de 1790. La rigueur vestimentaire lors des cérémonies est recommandée. À l'image de la Vierge à laquelle les dissidents vouent un culte particulier, les femmes n'entrent dans une chapelle qu'avec la tête couverte. Il est interdit d'être jambes et bras nus. Les hommes se tiennent d'un côté de la chapelle, les femmes de l'autre.

Le jeûne du Carême est rigoureusement respecté (sans viande du lendemain du mardi-gras à Pâques, soit sept semaines, et sans œuf la dernière semaine dite sainte. D’où l’importance  des brioches aux œufs pour Pâques.

La confession se fait directement à Dieu et les dissidents s'imposent eux-mêmes la pénitence.

Le jeune dissident apprend les principes de sa religion dans le « Petit catéchisme du diocèse de la Rochelle d'avant 1789 ». Un mois avant la communion les enfants ne fréquentent plus l'école. La communion a lieu le jeudi de la Fête-Dieu.

Pour les enterrements, dans les communes où la communauté dissidente est importante, le cimetière est divisé en deux parties : une pour les catholiques et l'autre pour les dissidents. Les tombes ne sont pas orientées de la même façon, celles des dissidents sont tournées vers l'ouest (les monuments peuvent avoir la même orientation, mais pour les morts dissidents, les pieds sont vers l'est).

Autour de Madeleine, de Corbier et des enfants évoluent une série de personnages très typés. Le père Corbier effacé mais attentif à la bonne marche de la propriété. Un frère de Madeleine, surnommé le Cuirassier pour sa grande taille et sa force, qui perdra un bras happé par la vanneuse lors des battages. Boiseriot, un catholique,  valet de ferme de Corbier, qui poursuivra celui-ci et Madeleine de sa haine. Le jeune et gentil Gédéon, lui aussi valet chez Corbier, qui bien que catholique aime Tiennette la jeune soeur dissidente de Madeleine. La jolie couturière, Violette, ambitieuse et méchante qui fait tourner la tête des hommes et entortillera Corbier. Tout un monde qui vit au rythme des saisons et des travaux des champs. Les scènes de labours, de moissons et de battages, aujourd’hui oubliées, sont dépeintes avec beaucoup de réalisme. L’étang que l’on assèche pour y pêcher les poissons. Ou l’écobuage au cours duquel la petite Lalie sera grièvement brûlée. On assiste à une scène déchirante, Madeleine poussant un hurlement de louve blessée et se précipitant pour éteindre les flammes avec son jupon.

 Ce roman d’Ernest Pérochon me remet en mémoire des scènes que j’ai vécues. J’avais 10 ou 11 ans quand, pour les battages, j’étais chargé par Imelda de porter à boire. Je lançais la bouteille aux travailleurs en haut du pailler, ou à ceux de la batteuse qui, dans la poussière l’attrapaient avec adresse et me la relançaient après avoir bu. C’était de la piquette coupée d’eau qui ne risquait pas de monter à la tête.  

Un beau roman pétri d’humanité, qui comme le versoir de la charrue, remet en lumière la terre des profondeurs.

Bernard DESCHAMPS

22 février 2026

1-Pierre Dupont, chansonnier (1821-1870).

2-La raize : Rigole servant dans les champs à l’écoulement des eaux.

3-Le coutre : Le couteau ou coutre tranche une bande de terre non labourée le long du sillon immédiatement avant qu'elle ne soit renversée sur le guéret par le soc et le versoir.

4-Avec l’aide de Wikipédia.

Ernest Pérochon

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