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En pleines moissons, la nouvelle éclate, « Mobilisation ». Les affiches placardées sur les murs, le garde-champêtre et son tambour, un samedi, le 1er août 1914. C’est la sidération, la consternation pour les uns, les élans de patriotisme chauvin pour d’autres, « A Berlin ! A mort les boches ». La magie de l’écriture nous restitue l’atmosphère particulière des scènes si souvent racontées le soir à la veillée par les anciens. L’au-revoir ému des mères, des épouses, des fiancées, aux soldats, hier en sabots au milieu des champs, désormais en capote bleu horizon et pantalon rouge, la musette en bandoulière. Les trains bondés, les cris, La Marseillaise…
Jules a 34 ans. Il est mobilisé. Les femmes affectées désormais aux gros travaux, prennent le pouvoir, « une remise en cause des catégories et des certitudes sociales ». Marie-Ernestine se réfugie, elle, de plus en plus dans la musique, négligeant même sa fille Marguerite, alors que les autres femmes, y compris sa mère, sont dans les champs. Elle participe pourtant au patriotisme ambiant en ne jouant que des compositeurs français et britanniques, délaissant Bach, Mozart, Beethoven, et curieusement, alors qu’elle ne s’occupe pratiquement pas de sa fille, elle propose de s’occuper des enfants des femmes du village qui travaillent. Elle va « faire l’école » aux plus petits, « parce que l’instituteur est allé se faire tuer dans les Ardennes ».
Jules et Marie-Ernestine vont entretenir une correspondance régulière dont l’auteur a retrouvé les lettres de Jules, par contre celles de son épouse ont disparu « dans la boue des champs de bataille […] entremêlées à la putréfaction des cadavres et les lambeaux d’arbres déchiquetés ou d’animaux calcinés ». La vie au village est de plus en plus souvent bouleversée depuis « le cri sauvage et fou de la fille Perrotin » à l’annonce par les gendarmes de la mort de son fiancé. Dans les gares, le « ballet fou de réfugiés, de wagons de matériel, de chevaux, ces parades de zouaves et l’impressionnant bataillon algérien », et pour « raviver l’ardeur et le patriotisme mollissant […] on parle d’héroïsme, de courage, de gloire, d’honneur en bombant le torse, en levant la voix et en défiant l’horizon ».
Pendant la permission de six jour qui lui est accordée, Jules découvre que la mère de Marie-Ernestine, la veuve de Firmin, « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser », se révèle, en son absence, être une femme de tête qui sait prendre des décisions et que les fermiers et les salariés appellent « la Patronne ». Quatre mois et onze jours après cette permission qui lui a permis de voir une dernière fois sa famille, le sergent Jules Chichéry est tué en Argonne, en résistant, dit-on, victorieusement avec 50 poilus à 5 000 teutons. Raison pour laquelle, Jules, selon la famille, servit de modèle à l’imposante statue qui couronne le Monument aux Morts érigé dans le cimetière de la commune. Marie-Ernestine et sa mère vont élever la petite Marguerite dans le culte du « héros de la cote 304 » et du maréchal Pétain, le « héros de Verdun ».
Marguerite reçoit, comme sa mère avant elle, une éducation religieuse stricte, « une enfance de prières et de génuflexions ». Régulièrement elle se confesse, « baisser la tête plus bas encore, presque jusqu’à ce que la pointe du menton vienne rencontrer la base du cou et [de] fermer les yeux pour aller chercher en elle tout le mal qu’elle y cache ». Plusieurs pages nous décrivent en des termes sarcastiques, la relation dans le confessionnal, entre le confesseur et sa pénitente.
L’auteur relate avec minutie la vie de Marguerite qui grandit entourée de « l’amour de sa grand-mère et de l’exigence aigre de sa mère » qui ne l’aime pas, et qu’elle craint tout en l’admirant, en particulier pour sa musique qu’elle écoute clandestinement de sa chambre. La jalousie des autres enfants de l’école publique qu’elle fréquente. Les repas silencieux à la maison. Les armoires, la douceur des robes de sa mère et les souliers de son père pieusement conservés. Et deux paquets de lettres qu’elle découvre. Et qu’elle lit. Les lettres de son père écrites du front qui la confortent dans l’image héroïque et glorieuse de la guerre qui lui a été inculquée. Le second paquet ne compte que quatre lettres. Elles sont écrites par « par un homme qui n’est pas son père », un professeur de musique. Elles vont la bouleverser par l’image horrible qu’elles décrivent de la guerre et de ses chefs Pétain, Foch et Joffre. Florentin qui a connu Jules au front et qui a sympathisé avec lui, révèle que celui-ci est mort, le dos transpercé par une baïonnette ennemie. Un sentiment de honte étreint Margueritte devant ce secret révélé, qu’elle n’osera pas avouer en confession.
Après la guerre, Marguerite fera, en présence de sa mère, de façon imprévue, la connaissance du professeur de musique croisé dans la rue. Le beau Florentin est devenu un monstre au visage défiguré avec une « cicatrice qui repart en zigzag et va se perdre sous les cheveux qu’un chapeau mou cache aux regards de l’enfant et de sa mère ».
A 11 ans, Margueritte est déjà une jeune fille. Prétentieuse, arrogante, elle a mauvaise réputation. A 13 ans, sans son certificat d’études auquel elle a échoué, elle entre comme apprentie dans le magasin les « Vêtements Claude ». Elle apprend son métier : « rendre essentiel aux yeux de la cliente, un article dont elle n’a pas besoin». Elle doit subir les avances de son patron, « avec son menton en galoche, son sourire fuyant » ; sinon c’est la porte. Ce qui va « tout changer dans la vie de Marguerittes – en bien ou en mal – en bien et en mal ». A seize ans, elle fréquente les hommes pour des cadeaux et de l’argent. Elle sera surprise dans sa chambre en compagnie de son patron par l’épouse de celui-ci, au cours d’une scène vaudevillesque, « Ciel, mon mari ! ». C’est la fin de son apprentissage dans le magasin des « Vêtements Claude ».
Sa mère Marie-Ernestine se remarie en 1928 avec le notaire de la famille séduit par son élégance et par l’importance de la propriété de sa future épouse. Ce sera, selon le souhait de celle-ci, un mariage blanc.
La mère de Marie-Ernestine, la veuve soumise de Firmin, la « préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser », qui pendant la guerre, en l’absence des hommes, s’est transcendée devenant la véritable Patronne du domaine, celle dont on ignorait le nom de jeune fille Jeanne-Marie Florabelle, meurt en 1933. Margueritte l’accompagne dans sa longue agonie avec une infinie douceur et lui apprend, sous le sceau du secret, qu’elle est amoureuse d’André.
André est le dernier d’une famille modeste de neuf enfants. Que des garçons. Marguerite a 20 ans, André 22. Ils vont habiter « une maisonnette autant modeste que soigneusement tenue » et vivre leur amour avec « une avidité vertigineuse, incandescente ». Elle lui avouera ses aventures sulfureuses. Peu importe à André, il l’aime et un jour lui apporte timidement, pour lui offrir, un coffret qui contient les bijoux de sa mère. La réaction immédiate de Margueritte est incompréhensible. Elle s’enfuit en colère. Elle lui adressera une lettre d’insultes « Tu es comme les autres hommes. Tu pensais pouvoir m’acheter ! ». Trois jours plus tard, cependant elle revient, souriante, détendue et annonce, la main sur le ventre, « Je suis sûre que ce sera une fille ». André déstabilisé est fou de joie. Il n’est pas question que Marguerite se fasse avorter, « On ne détruit pas ce que Dieu a créé». Ils affronteront la réprobation populaire. André reconnait l’enfant. Vite, en 1934, on les marie et ils vont habiter la maison familiale dont l’âme est désormais Marie-Ernestine qui s’est remariée avec Lucien Douet, son notaire qui a lui-même un fils Rubens. Une fille Henriette nait en 1935 au foyer de Margueritte et d’André, puis le père de l’auteur.
La victoire du Front populaire le 5 mai 1936, fait s’étrangler le notaire Lucien « ces gens, ce Blum, n’ont aucun projet clair […] c’est de la politique démagogique et dangereuse qui va tout envenimer car la méfiance à l’encontre du travail va décourager l’économie, comme la surimposition des grosses fortunes ». Les discussions sont vives entre André qui se dit socialiste et sa nouvelle famille bourgeoise. Des congés pour les salariés ? Pourquoi pas, le travail est dur. Mais pas question qu’ils soient payés. Les 40 heures sans réduction de salaire, les deux semaines de congés payés…Lucien s’étouffe. Par contre, comme les autres membres de la famille « il s’inquiète du suicide de Roger Salengro et de l’apparition de Jacques Doriot […] dont le but est de s’inspirer de ce que font les nazis en Allemagne », et ils refuseront de pactiser avec l’occupant.
Une nouvelle guerre éclate le 1er septembre 1939 avec l’Allemagne, « comme si les morts de 14-18 n’avaient servi à rien ». André et Margueritte auront vécu sept ans de bonheur de 1933 à 1940. La description de la débâcle est dantesque. La horde des réfugiés qui déferlent sur les routes vers le sud de la France. « Le bourdonnement des avions ennemis qui mitraillent à tout va dans le ciel bleu de l’été ». Juin 1940, la défaite. Pétain. De Gaulle. La Résistance.
Celle-ci m’apparait très dévalorisée, souvent assimilée par l’auteur à des actions « terroristes » irréfléchies entraînant des représailles allemandes. Le 25 août 1944, 124 personnes sur 600 habitants sont massacrées par une unité de la Wehrmacht dans un village d’Indre et Loire dont on avait oublié le nom, Maillé, occulté par celui d’Oradour-sur-Glane.
André et Rubens sont mobilisés. Ils seront tous les deux faits prisonniers. Rubens sera libéré après deux ans de stalag. André ne reviendra qu’au bout de cinq ans, à la fin de la guerre. Margueritte est décidée à tout mettre en œuvre pour obtenir la libération de soin mari qui lui manque terriblement. Ses démarches auprès des gendarmes puis du maire, ne donnent rien. Passant outre les objections de Marie-Ernestine, de Lucien et de Rubens qui sont de sensibilité gaulliste, elle se rend à la sous-préfecture pour tenter de convaincre les autorités allemandes. On la fait attendre et un gradé finit par la recevoir qui, prétextant ne pas avoir de réponse de Berlin, la fera revenir de semaine en semaine. Et l’on assiste pendant trois ans, au lent glissement de Margueritte qui continue d’exiger, tout en n’étant pas insensible au charme de son interlocuteur, le retour de son mari. Prête à tout, en se disant qu’elle n’ira pas jusqu’au bout, elle se fait de plus en plus aguicheuse. Elle vit douloureusement l’absence physique de son mari qu’elle aime. Elle a besoin de se blottir dans les bras d’un homme et finira par céder, bien qu’elle ne l’aime pas, aux avances de l’Allemand.
Rejetée par sa mère, « Tu n’es plus ma fille », elle sera tondue en public à la Libération pour collaboration horizontale. Les pages qui décrivent ces scènes sont terribles. Une foule hurlante, déchaînée qui n’est pourtant pas sans tache, qui « lui crachait le nom de son père en lui disant qu’elle le déshonorait. « Petite salope ». Le narrateur (l’auteur) s’interroge au sujet de son père (il ne fait pas allusion à Henriette) : « est-ce que dans toute cette saleté elle aura entendu la voix d’un enfant de sept ans qui crie ou pleure ou essaie de la rejoindre […] un désastre […] sur lequel il a dû construire toute sa vie et déjà, probablement, une partie de sa mort ».
Marguerite continuera de vivre seule dans ce qui sera après sa mort La maison vide, sombrant dans l’alcoolisme. Lucien lui assurera des ressources suffisantes pour survivre ; Henriette et son frère, le père de l’auteur, pourront lui rendre visite, mais contrairement à l’engagement qu’il avait pris lors de son mariage avec Marie-Ernestine, Lucien les déshéritera ce dont bénéficiera Rubens. Ah, ces bourgeois ! Margueritte meurt en 1954. André se remarie et épouse Marceline que dans un accès de folie il tentera de tuer et il sera interné en asile psychiatrique où il mourra le 24 décembre 1975.
C’est l’histoire typique, sur trois générations, d’une famille de la bourgeoisie terrienne, accrochée à la propriété, traditionnaliste, patriote, catholique, fière de ses valeurs, qui respecte le travail, paternaliste avec ses employés et ses fermiers, qui « ne comprendra ni ne cautionnera le Front populaire » et, bien qu’hostile à l’occupant allemand, fera confiance à Pétain, « pour éviter de sacrifier nos jeunes », avant (tardivement) de prendre ses distances. Une humanité non fantasmée avec ses défauts et ses qualités. Avec plus de défauts que de qualités. Des hommes autoritaires, brutaux et âpres aux gains, mais courageux. Des femmes soumises, cancanières, mais généreuses Des enfants sournois, mais bercés de rêves merveilleux. Une humanité embellie quand elle rencontre l’amour. Mais selon les circonstances – le poids des circonstances ! – l’être humain, le plus souvent se laisser aller au pire comme Margueritte. C’est une vision plutôt pessimiste de la nature humaine.
A 94 ans, comme beaucoup de gens de mon âge qui déroulent à loisir le fil de leur vie, j’ai lu cet ouvrage comme une plongée dans ma propre histoire, même si les époques, les évènements, le parcours personnel ne sont pas les mêmes.
Le miracle de l’imagination qui reconstitue ou imagine les faits oubliés. A un moment de son récit, l’auteur Laurent Mauvignier nous confie cette réflexion : « …je ne fais que des suppositions, des spéculations – du roman – c’est ça, je ne fais que du roman -, mais je crois que si ce que l’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait, je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer.» Le « mentir-vrai » selon Aragon.
En dépit des quelques réserves dont j’ai fait état plus haut, La Maison vide est un ouvrage passionnant, pétri d’humanité, dont les 741 pages se lisent d’une traite (2). A mon sens un grand prix Goncourt.
Bernard DESCHAMPS
8 Janvier 2026
1-LA MAISON VIDE, Laurent Mauvignier, Les Editions de Minuit, novembre 2025, Prix Goncourt 2025.
2-Lire également du même auteur DES HOMMES, (2009), le récit bouleversant – un des plus forts que j’aie lu, sur les ravages psychologiques de la guerre d’Algérie sur les jeunes soldats français contraints d’aller combattre les mujâhidun en lutte pour l’indépendance de leur pays.
