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7 janvier 2026 3 07 /01 /janvier /2026 08:30

 

 

C’est une maison, comme nous en connaissons tous, vide de ses occupants mais habitée des meubles pieusement conservés de génération en génération et peuplés de souvenirs. « Des grands vides bruissent dans les maisons comme des larmes retenues ou des brassées de feuilles mortes ».

Et j’ai le sentiment d’être celui qui pénètre dans cette maison dont une commode, est si semblable au buffet de mes parents « dont le plateau de marbre gris et rose fendu à l’angle supérieur gauche, son triangle presque isocèle qui n’a jamais été perdu et qui reste là… ».

Je retrouve en lisant, l’atmosphère des demeures dont les tiroirs débordent de souvenirs accumulés au fil des années, photos, publicités jaunies, montre ancienne, piles électriques, lacets, boutons de toutes les couleurs, tourne vis, pièces de monnaie, bagues, médailles…(La nomenclature est de moi).

Délaissée depuis vingt ans, les héritiers (l’auteur et ses enfants) entreprennent d’en faire l’inventaire. L’auteur est notamment à la recherche d’une médaille, la Croix de la Légion d’honneur de son arrière-arrière-grand-père Jules, tombé, à l’âge de trente-six ans, «  le 18 mai 1916 dans le bois d’Avocourt, près de l’Argonne ».

Dans le fouillis des souvenirs, les allers et retours d’une époque à l’autre vont s’exprimer dans un  style singulier qui épouse les méandres de la pensée dans de longues phrases qui s’interrompent en  bout de ligne, sollicitées par une idée soudaine.

  Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous un instant afin de préciser quelques jalons généalogiques qui nous permettront de comprendre la suite.

A l’origine de la fortune de la famille, il y a François Proust engagé dans les armées napoléoniennes. Son arrière-petit-fils Firmin Proust épouse Jeanne-Marie Florabelle (Rocher)  en 1860. Il mourra le 14 décembre 1906. Ils ont une fille Marie-Ernestine née le 27 août 1885, mariée de force le 17 juin 1905 à Jules Chichéry qui sera tué au front le 18 mai 1916. Le couple a une fille Margueritte née le 17 avril 1913 qui fait en 1934 un mariage d’amour avec André Mauvignier né le 3 juillet 1911. Ils auront  deux enfants, Henriette née en 1935 et le père de l’auteur (j’ignore son prénom). Marie-Ernestine se remarie le 9 juin 1928 avec son notaire  Lucien Douet. Jeanne-Marie, la mère de Marie-Ernestine et grand-mère de Margueritte meurt en 1933. Marie-Ernestine meurt en 1949. Marguerite meurt en 1954. Après sa mort,  André épouse Marceline. Ils auront une fille Colette, la tante de l’auteur.  André meurt le 24 décembre 1975. Le père de l’auteur né le 26 mai 1937 se suicide en 1983. L’auteur a deux frères, Frédéric et Thierry.

La mémoire de Jules le héros titulaire de la Légion d’honneur, occulte celle des autres membres de la famille. En particulier celle de Marguerite sa fille née de son union avec Marie-Ernestine. Margueritte dont il n’existe qu’une seule photo et dont la tête a été supprimée ou effacée sur les photos de groupes. Ce qui intrigue le narrateur. Quels secrets de famille cache ce qui ressemble à une exécution? Il est d’autant plus intrigué que son père s’est suicidé et qu’il n’en connait pas les raisons. Y-t-il un lien entre les deux situations ? De pièce en pièce, de tiroir en tiroir, fouillant les armoires, exhumant de vieux cartons couverts de poussière, il part à la recherche de son histoire, « l’ombre pâle de l’atavisme […] on ne naît pas de rien ».». 

Les biens de la famille datent de l’époque post révolutionnaire, quand l’ancêtre François Proust engagé dans les armées napoléoniennes est mort sur le champ de bataille, ouvrant ainsi à sa famille la propriété de biens abandonnés par les nobles qui lui seront attribués par l’Empereur en signe de reconnaissance.

La demeure bourgeoise construite en 1854, aujourd’hui hui abandonnée a conservé un énorme piano noir laqué qui détonne dans ce qui fut le salon de propriétaires terriens rustres et incultes. Les archives familiales révèlent que ce piano a appartenu à Marie-Ernestine (le charme suranné des prénoms anciens, j’avais une tante qui s’appelait Ernestine), la fille de Firmin Proust, lui-même arrière-petit-fils de François,  l’épouse de Jules, le héros de la guerre de 14,  l’arrière-grand-mère du narrateur. Croisant  souvenirs chuchotés entre voisins le soir au coin du feu et courriers enfouis au milieu d’un fatras de vieilles factures, d’ordonnances, de lettres à l’encre à demi effacée, nous allons, pas à pas, lentement remonter de l’enfance de Marie-Ernestine à son mariage arrangé avec Jules.

La gamine, de  santé fragile à la naissance, « la petite Boule d’or » qui jouait  dans les ruisseaux, est placée par son père Firmin dans un Couvent où elle sera très impressionnée par la Mère Supérieure, « C’était comme si la minuscule femme était auréolée d’autre chose  que de son aura de Mère Supérieure, elle dont le visage encadré d’une cornette tuyautée, avec ses mains croisées et cachées sous ses manches très amples, semblait incarner la vérité elle-même ou la bonté, ou la justice…». Elle y sera une élève studieuse, très pieuse et obéissante, « se mettre en rang sous le préau dès la première cloche, monter en silence en classe dès la seconde cloche, ne pas poser la main sur la rampe de l’escalier et se lever quand la Mère Supérieure ou n’importe quel adulte entrait dans la classe, attendre son départ avant de se rasseoir […] baisser la tête ou les yeux en s’adressant aux maîtresses…»

 Mais elle y découvrira la musique et le piano qui deviendront sa passion exclusive « comme une échappée d’une partie d’elle-même », « cette rêverie flottait dans la couleur de ses yeux ».

Au point de négliger les études dans lesquelles pourtant elle excellait. Lors d’une visite à sa grand-tante Caroline dont elle est la nièce préférée, elle fait la connaissance de la famille de Florentin Cabanel professeur de musique qui est subjugué par son talent précoce et se charge de compléter sa formation musicale afin de la préparer au Conservatoire de Paris. Une pudique complicité amoureuse va peu à peu éclore qui restera inavouée de part et d’autre.

A l’issue de ses huit années de couvent, à l’âge de dix-huit ans, Marie-Ernestine est heureuse de retrouver sa maison, sa famille, ses habitudes. Florentin  Cabanel lui annonce que son père a décidé de lui offrir un piano. Elle n’ose y croire. Elle a hâte d’être chez elle pour s’en convaincre. Quand elle découvre le piano – le plus cher que son père ait trouvé -  celui-ci lui annonce, en présence de son épouse  « la minuscule préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » : « Tu vas épouser Jules ». C’est la déflagration. Elle se rend compte que le piano est destiné à lui faire accepter ce mariage arrangé par son père avec le directeur de sa scierie, « un jeune homme trop gros […] sa moustache trop épaisse et sa taille trapue, ses yeux noirs, son visage mat […] son air empêché dans ses habits du dimanche, la grosse toile bistre de sa veste et son chapeau mou entre ses mains ».

Celui-ci, jour après jour, un bouquet de marguerites à la main, va lui faire une cour discrète, qu’en fille bien élevée, elle va poliment tolérer bien qu’elle refuse ce mariage, jusqu’au jour où elle se révolte et lui tourne le dos. Elle décide de se rendre chez sa grand-tante Caroline, puis auprès de son professeur Florentin Cabanel, dont elle espère le soutien, qu’ils lui refuseront. Terriblement déçue, elle va tenter de mettre fin à ses jours. Elle est sauvée in extrémis. Une lente métamorphose va s’opérer en elle sur son lit d’hôpital où chaque jour Jules lui rend visite. Elle est touchée par sa gentillesse. Guérie, elle va accepter de l’épouser. Firmin organisera des noces « grandioses ». L’auteur nous décrit la nuit de noces du jeune couple. Jules amoureux, Marie-Ernestine consentante par devoir. Une nuit de noces douloureuse. Le village va alors surveiller le ventre de Marie-Ernestine. Les mois passent et rien ne change, si ce n’est la mine de plus en renfrognée de Jules qui devient la risée des jeunes gens qui l’ont jalousé.

Firmin, le patriarche meurt. La description de la procession qui l’accompagne au cimetière est digne d’Un enterrement à Ornans : « les chevaux et leur plumet, leur drap de deuil, le corbillard, avec tout devant, qu’on observe avec déférence […] le curé habillé en grande pompe avec son costume funèbre, suivi par les trois sacristains vêtus de blanc, dont le plus âgé – un vigneron qu’on connait – est le porte-croix, une croix si haute qu’elle domine l’assemblée de plus d’un bon mètre pour se frayer une place au ciel près des anges et des chérubins, des saints et des saintes… ». S’ensuit une savoureuse relation de l’ouverture par le notaire « aux doigts potelés et courts » du testament de Firmin qui déshérite ses deux fils, Paul le curé  et Anatole, la « fille manquée » au profit de Marie-Ernestine, faisant ainsi de Jules son mari – le futur héros de la guerre de 14 -  le véritable propriétaire de tous les biens et le chef de la famille.

Les jours de Marie-Ernestine vont dès lors être rythmés par les tâches du foyer et par le piano auquel elle se consacre à nouveau, jusqu’à l’heure du coucher dans la chambre conjugale, Jules à ses côtés qu’elle repousse. Huit années vont s’écouler, au cours desquelles peu à peu, un glissement va s’opérer qui en dit long sur le sort réservé aux femmes, il n’y a pas si longtemps, au début du XXe siècle. Sa mère lui explique que son rôle est de faire des enfants. Elle va accepter et subir son mari. On assiste à une scène de viol décrite sobrement avec retenue par Laurent Mauvignier,  contrairement à Daoud, le Goncourt de 2025, dont la jouissance décrivant l’horreur m’avait profondément choqué. Marie-Ernestine tombe enceinte et une fille naît le 17 avril 1912, que Louis prénommera Margueritte.(2)

(la suite, demain)

Bernard DESCHAMPS

1-La maison vide, Laurent Mauvignier, Les Editions de Minuit, novembre 2025, Prix Goncourt 2025.

2- Lire également Des hommes, Laurent Mauvignier 2009, un récit bouleversant sur les ravages psychologiques de la guerre d'indépendance de l'Algérie sur les jeunes soldats français envoyés contre leur gré en Algérie.

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