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(Dernière mise à jour, le 5 décembre 2025 à 7h.)
Il aurait eu 100 ans le 11 juin. Je dois beaucoup à Jean-Pierre Chabrol. Jeune instituteur débarquant des Deux-Sèvres, ses livres que j’ai lus avec passion, m’ont fait connaître, comprendre et aimer les Cévennes et les mineurs du bassin houiller. La Vernasse, La Vernarède, Fernand Corbier…Et plus que cela. Les articles et les livres de celui qui avouait « Nous étions tous staliniens », ont nourri ma réflexion politique.
J’ai adhéré en 1951 au Parti communiste français, trois ans avant la mort de Staline, et ce n’est qu’en 1956, lors du XXe Congrès du PCUS, que nous aurons confirmation de ses crimes auxquels nous ne croyions pas.
Je viens de relire, 48 ans après sa parution, « La folie des miens » que je n’avais pas relu depuis 1977. Livre « sorti de ses tripes » comme il me l’écrivit dans sa dédicace. Hanjure, un dessinateur de presse qui ressemble à l’auteur, comme lui fils d’instituteur, de l’immeuble où il loge qui domine la mer – à l’évidence au Grau du Roi - alors que les chalutiers rentrent au port en raclant de leur quille le fonds du chenal, entreprend de raconter ses « rapports bizarrement affectueux »- avec Lulu Dunkerque qui vient de mourir. Tous les deux originaires du bassin minier, le fils d’instituteurs (Hanjure) et le fils de mineur (Dunkerque), sont allés à l’école ensemble, ont joué ensemble, fait des sottises ensemble, avec cependant toujours une certaine distance entre « le petit-bourgeois » et le « prolo ». Distance qu’Hanjure s’efforcera toute sa vie de combler. Et l’on assiste à l’ascension de Dunkerque, révolté, son enfance misérable, le père silicosé, la mère vieillie avant l’âge, organisateur des luttes ouvrières, révolutionnaire intransigeant avec pour boussole le marxisme-stalinisme, puis Résistant sous l’occupation nazie et, à la Libération, sa « montée » à Paris où il est appelé à la direction nationale du PCF et du journal l’Humanité. Le culte de Staline. La morgue du dirigeant « qui sait ». Et l’on assiste à des scènes d’une brutalité insoutenable, comme lorsque Dunkerque entreprend un employé du journal, ancien instituteur et ancien Résistant : « Allez ! Tire-toi, connard ! bon à rien ! débarrasse le plancher, pédago de mes fesses… ». Mais on lui pardonne, il était « tellement crevé, alors, ses colères, ses distractions, ses injustices, ses mufleries, faut comprendre. »
Je me rappelle, on comprenait, et au nom de l’unité du Parti et du combat de classe à l’échelle internationale, on acceptait. Celui qui n’acceptait pas était « excommunié » en vertu du principe, « En chassant de son sein les éléments douteux, le Parti ne s’affaibli pas, au contraire, il se renforce ».
Quand Dunkerque ayant évolué, proposera une modification des statuts du PCF, son intervention devant le XVIIe congrès en 1964, s’effectuera dans un silence impressionnant et il rejoindra sa place sans applaudissements ni huées, dans « l’indifférence absolue ». J’ai vécu une scène semblable, en 1970 au XIXe Congrès à Nanterre, lors de l’intervention de Roger Garaudy, membre du bureau politique, qui sera exclu en juin 1970.
La notion de dictature du prolétariat sera abandonnée au 22e Congrès du PCF en 1976 et le centralisme démocratique ne sera supprimé des statuts du PCF qu’en 1994.
Dans le roman de Jean-Pierre Chabrol, Dunkerque meurt d’un accident de voiture et sa dernière compagne Dolorès se suicidera.
Cette « folie » que Jean-Pierre Chabrol dénonce, c’est la folie « des siens », de sa famille qu’il ne reniera pas. Ce roman m’avait à l’époque bousculé, car bien que les crimes de Staline aient été dénoncés 21 ans ( !) plus tôt, nous n’en avions pas encore tiré toutes les leçons. Il a contribué à ma prise conscience, mais nous n’étions qu’au milieu du gué. L’auteur fait dire à Hanjure « le stalinisme, c’est pas une ligne politique, c’est quelque chose que tu as dans le crâne ». Nous en sommes restés longtemps à cette explication. Le stalinisme avait certes une dimension psychologique, mais pas uniquement. Le stalinisme c’est à la fois un moment de l’histoire de l’humanité avec ses contingences et c’est une ligne politique qui trouve sa source dans une lecture faussée, non dialectique des écrits de Marx.(1) Pour nous en débarrasser, nous avons dû, ne nous satisfaisant pas de ses exégètes, nous plonger dans Marx. Le philosophe Lucien Sève nous y a beaucoup aidés. Mais en avons-nous tiré toutes les leçons ? Le mouvement communiste international est-il vacciné ? Est-il à l’abri des rechutes ?
Bernard DESCHAMPS
4 décembre 2025
1-UNE VIE, Bernard Deschamps, juin2023, pages 37 à 41.
