par Bernard Deschamps
/image%2F1405552%2F20250921%2Fob_3c4a98_chars.jpeg)
(Dernière mise à jour, le 26 septembre 2025 à 21h.)
Parmi les critiques adressées à l’Algérie, revient le plus souvent l'accusation d'être une dictature militaire (1). Qu’en est-il réellement ?
La place et le rôle de l’armée algérienne ont été pour l’essentiel prédéterminés par les conditions historiques dans lesquelles s’est constituée la nation algérienne et par les conditions de son accession à l’indépendance.
L’influence de l’histoire
L’Algérie indépendante née d’une guerre cruelle que lui imposa l’Etat français, en porte nécessairement les marques. L’Appel du 1er novembre 1954, engagea la lutte armée en rupture avec le combat légaliste conduit par le PPA-MTLD de Messali Hadj qui avait échoué. Le Congrès fondateur de la Soummam d’août 1956, se prononcera certes en faveur de la « primauté du politique sur le militaire », mais dans la réalité c’est la lutte des junud dans les maquis qui fut décisive.
A partir de l’Indépendance, le coup d’Etat militaire (le « Redressement national ») du 19 juin 1965 par l’Armée nationale populaire (ANP) sous la conduite de Houari Boumediene poursuivit, dans les conditions du parti unique FLN, la période socialiste à l’origine de la plupart des grandes conquêtes sociales et politiques, santé, enseignement, industrialisation, nationalisations, recul du chômage et élévation du niveau de vie.
Nous avons du mal en France à admettre cette place de l’armée et le prestige dont elle jouit en raison de son rôle et des sacrifices consentis dans la guerre d’Indépendance. Le peuple algérien aime son armée, une armée de conscription porteuse à ses yeux des valeurs de Novembre 1954. Sur un fonds de défiance à l’égard des processus électoraux auxquels nos vieilles démocraties occidentales sont attachées et qu’elles ont imposés arbitrairement au temps des colonies, en lieu et place des anciennes coutumes démocratiques – les djemaa – et en les violant systématiquement. Rappelons, pour ne citer que ce seul exemple, qu’un 1945, au sortir de la Deuxième guerre mondiale, alors que le peuple algérien avait contribué par son sang au combat contre le nazisme, une Assemblée algérienne était créée avec deux collèges, ayant chacun le même nombre d’élus, l’un pour les 9 millions de « musulmans » et l’autre pour 1 million de Français d’Algérie. Et c’est l’armée française coloniale qui contrôlait les élections.
L’armée n’a pas toujours été en première ligne
Si l’ANP, fruit de l’histoire, se veut la conscience de l’Algérie indépendante, elle ne fut pas pour autant toujours en première ligne. Certains des présidents algériens furent issus de ses rangs (Houari Boumediene, Rabah Bitat, Chadli Bendjedid, Ali Kafi, Liamine Zeroual). D’autre non (Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Abdelkader Bensalah, Abdelmadjid Tebboune). Le président Abdelaziz Bouteflika était lui, plus politique que militaire.
Ce sont les circonstances qui ont conduit à infléchir dans un sens ou dans l’autre. Houari Boumediene, accéda au pouvoir par le coup d’Etat de 1965, officiellement afin de s’opposer au risque que représentait Ahmed Ben Bella, d'inféodation de l’Algérie à l’Egypte.
Après la mort de Boumediene, alors que les partis islamistes légalisés par le président Chadli, venaient de remporter le premier tour de l’élection législative de 1992, c’est l’armée qui poussa à l’arrêt du processus électoral afin d’éviter à l’Algérie l’instauration d’une dictature islamiste.
Puis le général Zeroual fut élu président afin d’« éradiquer » les maquis islamistes.
Par contre, dès son élection, le président Bouteflika déclare le 8 juillet 1999 au micro d’Europe 1 :« Je ne veux pas être un trois quart-président ». Le pouvoir algérien va alors « graduellement glisser du militaire vers le civil par la force de la nature. Des quatre généraux qui ont pesé de leurs poids, de leurs influences respectives, sur les centres de décisions depuis 1992, il n’en reste qu’un seul. (2). Lors d’une audience accordée le 25 novembre 2009 au général américain, William Ward, commandant de l’Africom, Bouteflika confie que l’armée obéit désormais à l’autorité civile (3).
Durant le hirak, alors que le président Bouteflika est très affaibli à la suite de son AVC, le Chef d’Etat-major, le général Gaïd Salah assure la direction de l’Etat algérien et demande que l'article 102 de la Constitution sur "l'état d'empêchement" soit appliqué au président.
Le contexte géostratégique actuel
La première et la seconde élection de Trump aux USA ont réactivé la Doctrine Bush (Junior) de refondation du monde arabe en Grand Moyen-Orient. C’est cette doctrine qui est à l’œuvre, avec les Accords d’Abraham, le génocide en cours en Palestine, les opérations israéliennes au Liban, en Iran, au Qatar. L’Algérie qui n’est pas signataire des Accords d’Abraham de normalisation avec l’Etat d’Israël et qui soutient le droit des Palestiniens à un Etat souverain dans les frontières d’avant 1967, est dans le collimateur.
La sécurisation de 6 511 km de frontières terrestres, dans un environnement instable, troublé par de nombreux conflits, pose de délicats problèmes militaires et politiques à l’Algérie. C’est notamment le cas à la frontière libyenne et sur sa frontière sud avec le Niger, le Mali et la Mauritanie. L’Algérie est encerclée par trois bases américaines installées en Libye, en Tunisie et au Niger et par des bases françaises.
S’y ajoute (en lien direct ou indirect avec la doctrine Bush ?) la tension avec le Maroc à propos du Sahara occidental.
Continuité et adaptations de la politique étrangère algérienne
« La géopolitique internationale et les menaces constantes et, sans cesse grandissantes - écrivait le 16 mars 2025 le quotidien algérien L’expression - imposent un état d'alerte permanent et une veille proactive et adaptée. Toutefois, pays leader des non-alignés, l'Algérie s'est toujours abstenue de déroger à sa doctrine traditionnelle. »
L’Algérie privilégie une démarche politique comme en témoignent son refus de participer à la guerre de Sarkozy contre Kadhafi, ou l’enchaînement des évènements qui avaient précédé le déclenchement de l’opération militaire française Serval au Mali en janvier 2013.
Le ministre algérien des Affaires Étrangères de l’époque, Mourad Medelci, avait fait cette déclaration qui constituait une mise en garde : « La guerre a ses propres règles, ses buts et ses moyens. Le résultat en sera le renforcement et la propagation des hostilités, mais aussi leur inscription dans la durée. Nous ne voulons pas de guerre dans notre voisinage immédiat.»
L’Algérie entretient de bonnes relations avec de nombreux pays, notamment en Afrique, en Asie avec la Chine et le Viet-Nam, avec la Russie, en Amérique avec Cuba, mais également avec les USA, ainsi qu’avec le Saint-Siège.
Mais elle procède à une adaptation de sa politique extérieure et à une mise à jour de sa doctrine militaire et des moyens donnés à l’Armée nationale populaire.
L’Algérie n’est pas membre de l’OTAN. Elle est associée à l’OTAN ainsi que six autres pays méditerranéens, le Maroc, l’Égypte, la Mauritanie, la Tunisie, la Jordanie, et Israël au sein du Dialogue méditerranéen (DM) désigné par les chiffres 26+7, auxquels il convient d’associer la Macédoine. Le DM a été créé en 1994 afin « plus particulièrement » de lutter contre le terrorisme. L’Algérie insiste sur l’idée qu’il s’agit d’une « relation bilatérale » de « co-responsabillité », de « co-appropriation », « respectueuse de la légalité internationale et de la souveraineté des États, le droit à l’autodétermination des pays […] « l’usage de la force [doit être] l’ultime recours ».
L’Algérie a toujours refusé l’installation du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), créé par le Département de la Défense des États-Unis en 2007 et qui est entré en fonction en 2008. L’AFRICOM coordonne toutes les activités militaires et sécuritaires des États-Unis sur ce continent.
En octobre 2017, pour la première fois, l’Algérie concluait un accord avec l’OTAN, dans le cadre du programme Science pour la Paix et la Sécurité (SPS), pour l’installation à Bordj El Bahri, d’un système d’imagerie terahertz de détection des armes et objets dangereux et pour la surveillance des frontières.
Le 19 novembre 2018, l’agence officielle Algérie Presse Service (APS) mentionnait la présence dans le port d’Alger du 2e groupe naval permanent de l’OTAN comprenant deux destroyers lance-missiles, d’une frégate lance-missile et d’un pétrolier ravitailleur qui ont procédé à des exercices tactiques.
Du 18 février au 1er mars 2019, l’armée algérienne, en contradiction avec la Constitution de l’époque, qui lui interdisait les interventions hors des frontières de l’Algérie, avait participé aux manœuvres militaires Flintlock 2019 organisées par l’armée américaine.
Par contre le 24 novembre 2019, c’est la flotte russe qui faisait escale à Alger pour des manœuvres conjointes avec l’Algérie.
Le 15 novembre 2022, les forces antiterroristes algériennes et russes avaient organisé un exercice commun en Algérie. L'opération s’appelait "Bouclier du désert". Près de 200 soldats, pour moitié algériens, pour moitié russes, y avaient participé dans la région de Bechar, près du Maroc. Et l'Algérie, a participé aux grandes manœuvres russes Vostok, dans l'est de la Russie.
On note un développement – qui s’est accéléré depuis l’élection du Président Tabboune - de la coopération entre les forces armées algériennes et les forces armées des États-Unis. Les échanges entre les deux pays sont fréquents. Du 4 au 6 décembre 2023, s'est tenu à Washington un dialogue militaire conjoint entre l'Algérie et les États-Unis. Cette rencontre a porté sur un projet de protocole d’accord sur la coopération militaire entre les deux pays.
Cependant l’Algérie a interdit le 10 décembre 2023, le survol d'un avion militaire américain Boeing C-17 Globemaster III sur son espace aérien, mais en mai 2025, elle a signé un accord de coopération militaire avec les USA.
La modernisation de l’armée algérienne
Parallèlement à ces initiatives tous azimuts en politique extérieure, l’Algérie a doublé en 2022 son budget militaire. En 2025, les dépenses militaires sont de 3 349 milliards de dinars soit 20 % du budget national. C’est à peu près le pourcentage de celui de la France.
L’Algérie est le 5e plus grand importateur d'armement au monde pour la période 2012-2016, derrière l’Inde, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et la Chine. Selon le SIPRI, un institut spécialisé dans les questions de défense basé à Stockholm, la Russie reste son premier fournisseur avec 60% des achats du pays, suivie de la Chine (15%), et de l'Allemagne (12%). Outre la Russie, l’Algérie s’est, au cours de ces 20 dernières années, tournée vers d’autres grands fabricants d’armes comme l’Allemagne, l’Italie, la Chine, la Grande Bretagne et les Etats-Unis.
Les capacités de l’armée algérienne
Selon le classement 2022 du Global Fire Power, l'Algérie est la 26e puissance militaire mondiale, la 2e en Afrique et la 3e pour la région Moyen-Orient-Afrique du Nord derrière l’Egypte et l’Arabie saoudite.
Le service militaire est obligatoire pour les hommes à partir de la majorité légale de 19 ans, sauf exemption pour soutien de famille. Il est d’une durée de 12 mois depuis 2014 (3), Il était de 2 ans depuis 1968, puis de 18 mois depuis 1989. Cette durée du service national est comptée dans le tableau d'avancement et comptabilisée parmi les années de service pour la retraite.
Pour avoir une idée de l’effectif d’une classe d’âge, 378 976 garçons sont nés en 2006, environ 72 000 sont décédés. Quelque 300 000 ont donc 19 ans en 2025 et sont en âge d’être incorporés.
Les forces terrestres algériennes disposaient en 2021 (dernier chiffre connu) d'un effectif de 520 000 combattants en service actif en plus des 272 000 réservistes et des 25 000 actifs dans les forces aériennes et 20 000 dans les forces navales.
L’ANP dispose d’un nombre très important d’avions de combat (bombardiers, chasseurs, etc), des hélicoptères, des drônes, des navires de guerre, plusieurs sous-marins, des missiles. des robots de combat terrestres, des dispositifs de surveillance automatisés, des engins hypersoniques qui peuvent voyager à des vitesses supersoniques. Leur capacité à franchir les systèmes de défense anti-missile traditionnels les rend particulièrement attractifs pour les missions stratégiques.
Selon le média Fil d’Algérie, « Dans un rapport publié mercredi 10 septembre 2025 le prestigieux Military Watch Magazine analyse la vulnérabilité croissante des espaces aériens de la région MENA face aux frappes israéliennes.
L’Algérie y est présentée comme l’unique exception, dotée d’un bouclier de défense et d’une force de frappe aérienne de premier ordre, basés sur des systèmes russes et chinois de dernière génération comme le S-400 et le Su-35. Cette analyse approfondie place l’Algérie au centre de l’échiquier stratégique régional. »
(Suite et fin à venir)
Bernard DESCHAMPS
24 Septembre 2025
1- ARMÉE ET NATION EN ALGÉRIE : L'IRRÉMÉDIABLE DIVORCE ? François Gèze, La Découverte | « Hérodote » 2005/1 no 116
2- Algérie360, 15 décembre 2010
3- Jeune Afrique, 20 octobre 2015.
4-Loi 14-06 relative au service national publiée le 8 septembre, dans le journal officiel n° 48 daté du 10 août 2014.
