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28 juin 2026 7 28 /06 /juin /2026 04:59

 

Cet ouvrage, édité une première fois en 1962, avec une introduction de Simone de Beauvoir, vient d’être réédité, toujours par Gallimard, en avril 2025.

Soixante-deux ans séparent les deux éditions et l’on est effaré des ravages du temps sur la mémoire. Rares sont aujourd’hui celles et  ceux qui dénoncent  les crimes de la colonisation avec une telle force.(1) Sous prétexte de réconciliation, en renvoyant dos à dos colonisés et colonisateur. L’historien Benjamin Stora, dans le rapport sur Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie  commandé par le Président Macron, est un des artisans de cette opération politicienne.(2)

Djamila Boupacha est comme une piqure de rappel. J’en reproduis ici les premières lignes, sous la signature de Simone de Beauvoir : « Une Algériennes de vingt-trois ans, agent de liaison du F.L.N., a été séquestrée, torturée, violée avec une bouteille par des militaires français : c’est banal. Depuis 1954, nous sommes tous complices d’un génocide qui, sous le nom de répression, puis de pacification, a fait plus d’un million de victimes : hommes, femmes, vieillards, enfants, mitraillés au cours des ratissages, brûlés vifs dans leurs villages, abattus, égorgés, éventrés, martyrisés à mort ; des tribus entières livrées à la faim, au froid, aux coups, aux épidémies dans ces « centres de regroupement » qui sont en fait des camps d’extermination – servant accessoirement de bordels aux corps d’élite – et où agonisent actuellement plus de cinq cent mille Algériens. »

Djamila Boupacha était née le 9 février 1938 dans le quartier de Bologhine à Alger. Engagée dès l’âge de quinze ans dans les rangs du FLN, elle fut arrêtée ainsi que tous les membres de sa famille le 10 février1960. Incarcérés au Centre d’ El Biar puis à Hussein Dey, ils seront torturés. Sous la torture, Djamila dira avoir déposé une bombe à la cafétéria des Facultés. Son frère écrit à Gisèle Halimi qui accepte de prendre sa défense. A la question d’un juge qui demande à l’avocate : « Et cette bombe ? L’a-t-elle déposée ? », elle répond : « Je n’en sais  rien. La question est sans importance pour moi, car coupable ou non, Djamila est une militante algérienne que j’aurais défendue dans tous les cas… » . Elle fera sa connaissance dans la sinistre prison de Barberousse (Serkadji) et elle découvrira une jeune fille très spontanée, d’une haute conscience politique, terriblement meurtrie et obsédée à la suite du supplice de la bouteille, par la perte de sa virginité considérée en pays musulman  comme un tabou.

Sur ses conseils, Djamila dépose le 17 mai 1960 une plainte pour séquestration et tortures. L’administration coloniale va multiplier les manœuvres pour faire obstacle à l’instruction de la plainte.

Au jour le jour, parfois heure par heure, avec un souci du détail, Gisèle Halimi relate ses démarches,  les visas retardés pour Alger où l’instruction doit avoir lieu; les silences, les mensonges, les faux témoignages; la complicité de certain.es détenu.es de droit commun avec l’administration ; la soumission des juges français d’Algérie à l’administration coloniale ; les fautes professionnelles qu’ils n’hésitent pas à commettre ; le comportement servile de cedrtain.es  avocat.es ; les faux certificats médicaux de médecins aux ordres… Avec quelques remarquables et courageuses exceptions, comme celles du Dr. Hélène Michel-Wolfrom et de la psychiatre qui dégonfla l’accusation de démence dont était accusée Djamila.  Les avocat.es ne se soumettent pas sont assassinés comme Maître Pierre Popie.

En juin 1960, un Comité pour Djamila Boupacha est créé, présidé par Simone de Beauvoir et auquel adhérèrent rapidement des universitaires, des artistes des écrivains, Daniel Mayer, le président de la Ligue des droits de l’homme. Une campagne de presse est engagée. Le 2 juin 1960, Simone de Beauvoir publie dans Le Monde un article retentissant. Le Comité reçoit des milliers de lettres de France, des Etats-Unis, d’Union soviétique…

 Gisèle Halimi parviendra grâce à sa persévérance et à l’action populaire à obtenir deux reports et le transfert de Djamila à Fresnes en juillet 1960, puis à Pau et un temps à Lisieux.

Le 15 décembre 1960, la Cour de cassation dessaisit les juges d’Alger au profit du Tribunal de Grande Instance de Caen. Un juge d’instruction est désigné, Maître Chausserie-Laprée qui, avec une conscience professionnelle exemplaire, va multiplier les demandes de copies des pièces du dossier, les curriculum-vitae des personnes, soldats, policiers, harkis cités, leur photo et leur adresse personnelle… Les autorités militaires et le ministre des Armées refuseront certains de ces documents  susceptibles, comme l’écrit le 23 juin 1961, le Général Ailleret, Commandant supérieur des Forces en Algérie, de « provoquer des répercussions fâcheuses sur leur état d’esprit et sur le moral des Corps et Services dont ils font partie ». Djamila Boupacha dépose le 4 décembre 1961 une plainte contre Le Général Ailleret et le ministre Pierre Mesmer pour « recel de malfaiteurs et atteinte à la Constitution », plainte  qui sera vigoureusement soutenue par Maurice Duverger (3), professeur de Droit à la faculté de Paris, dans un article du Monde du 12 décembre 1961.

Cet ouvrage se termine sur une série de témoignages d’Henri Alleg, Madame Maurice Audin, le Général de Bollardière, Jules Roy, Françoise Sagan…

Une lecture dont on ne sort pas indemne mais indispensable contre l’oubli.

Bernard DESCHAMPS

28 juin 2026

1-Fracturant le silence médiatique, des voix continuent cependant de se faire entendre qui nous disent l’horreur de la colonisation. Ainsi, l’essai de Lorraine Rossignol sur les « camps de regroupement », Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie,  qui vient de sortir en librairie. Actes Sud, avril 2026.

2-« Chroniques algériennes, 2020-2024 », Bernard Deschamps, décembre 2024, p. 95 à 98.

3- Nous aurons l’honneur de recevoir M. Maurice Duverger à Aigues-Mortes en 1963 pour l’inauguration par la municipalité de l’exposition Jean Lurçat.

En tête : Djamila Boupacha . Sous le texte : Maître Gisèle Halimi et la première page de l'ouvrage avec le croquis de Djamila par Picasso.
En tête : Djamila Boupacha . Sous le texte : Maître Gisèle Halimi et la première page de l'ouvrage avec le croquis de Djamila par Picasso.

En tête : Djamila Boupacha . Sous le texte : Maître Gisèle Halimi et la première page de l'ouvrage avec le croquis de Djamila par Picasso.

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commentaires

P
Merci encore une fois, Bernard Deschamps, d’avoir tenu à refaire sortir de l’oubli et avec des mots nécessaires Djamila Boupacha et l’horrible sort qui lui a été réservé dans un contexte où très peu de gens peuvent se sentir grandis d’être français, notamment mais pas seulement, politiques (donc décideurs) et militaires (donc exécutants).<br /> Didier Potin<br /> psychanalyste
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