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Photo Adrien Valette
Vendredi 8 Août 2025
Ce vendredi 8 août, l’ancienne bâtonnier du barreau de Nîmes, Me Khadija Aoudia, a annoncé le dépôt d’une plainte devant la Cour de justice de la République contre le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau.
C’est une démarche rare et assumée. Ce vendredi matin, à Nîmes, Me Khadija Aoudia, ex Bâtonnier de l’Ordre, docteur en droit et spécialiste en droit pénal, a confirmé avoir saisi la Cour de justice de la République (CJR) pour « provocation à la haine et discrimination » à l’encontre du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau. Selon elle, « l’idéologie qu’il véhicule consiste à vouloir convaincre que la nation française ne peut se définir qu’autour d’une origine européenne et judéo-chrétienne. » Faisant référence à l’histoire, Maître Khadija Aoudia insiste : « Bruno Retailleau rêve idéologiquement de voir la Nation française limitée à une seule origine commune, ethniquement européenne, issue d’une seule civilisation judéo-chrétienne. Cela fait malheureusement penser à des périodes particulièrement sombres de notre histoire. »
La plainte, déposée au nom d’une petite association locale dont l’identité est tenue secrète « pour éviter des représailles », compile une série de déclarations publiques du ministre depuis son arrivée place Beauvau en septembre 2024, ainsi que des mesures jugées discriminatoires, notamment contre les musulmans et les associations venant en aide aux migrants. À l’origine, trois associations devaient s’engager. Deux ont renoncé par peur. « C’est dire le climat… » glisse l’avocate.
Une idéologie dénoncée
Parmi les propos visés, elle cite : le 29 septembre 2024 sur LCI : « L’immigration n’est pas une chance pour la France » ou encore « Notre culture est judéo-chrétienne. Le creuset français se fait à Jérusalem, à Athènes, à Rome. » Le 6 février 2025, sur la même chaîne : « Ce sont des musulmans, ils sont noirs (…) aucune société ne peut supporter une proportion (…) d’une submersion. » Le 26 mars 2025, lors d’un discours au Dôme de Paris : « À bas le voile. »
« C’est un discours qui génère de la peur et nourrit la haine », assure Khadija Aoudia.
Pour Me Aoudia, ces phrases, loin d’être des dérapages isolés, traduisent « une idéologie unique : celle d’une France exclusivement européenne et judéo-chrétienne. C’est un discours qui génère de la peur et nourrit la haine. » Elle poursuit : « La matérialité de l’infraction est juridiquement caractérisée, au regard des dispositions nationales et internationales, dont la France est signataire. »
L’avocate nîmoise évoque alors le cas d’Éric Zemmour : « Lorsqu’il a tenu un propos similaire, il a été poursuivi devant le tribunal correctionnel, qui a reconnu l’infraction. Et ce n’était qu’un homme politique... Alors, je ne comprends pas pourquoi, quand il s’agit d’un ministre, la Cour de justice de la République, qui est une juridiction spéciale, refuserait de reconnaître des infractions déjà établies pour d’autres responsables politiques ».
La compositon de la CJR interroge
Elle rappelle à ce titre la composition même de cette juridiction : « Sur les 15 juges de la CJR, 12 sont des parlementaires, seulement 3 sont des magistrats. » Un équilibre qui, selon elle, interroge sur son efficacité lorsqu’il s’agit de juger des membres du gouvernement.
La plainte évoque également des mesures administratives, comme la fermeture d’écoles coraniques « sous des prétextes d’hygiène ou de sécurité, sans mise en demeure préalable » ou la réduction drastique des subventions aux associations d’aide aux migrants, alors même que la Cour des comptes a augmenté le budget global dédié aux associations. « Ces mesures ne visent pas d’autres confessions ou structures comparables. C’est une politique ciblée », affirme-t-elle.
22 000 requêtes et seulement 6 jugées...
Si l’affaire débute devant la CJR, Me Aoudia, lucide, connaît les faibles chances de voir sa plainte aboutir : en près de 30 ans, 22 000 requêtes ont été déposées, seulement 56 transmises au procureur général, et 6 jugées. « Mon objectif est clair : aller devant la Cour européenne des droits de l’homme pour dénoncer une atteinte au procès équitable. Mais pour cela, il faut épuiser toutes les voies de recours internes. La France s’est engagée à garantir un accès réel et effectif à la justice pour tous ses citoyens. Si tel n’est pas le cas, c’est la violation de l’article 6 de la CEDH, la France peut être condamnée pour cela. »
Une « hausse alarmante » des actes anti-musulmans
À ses côtés, plusieurs personnalités ont affiché leur soutien. Abdallah Zekri, vice-président du Conseil français du culte musulman et recteur de la mosquée de la Paix à Nîmes, a dénoncé une « hausse alarmante » des actes anti-musulmans : « En 2024, nous avons recensé 173 actes. Sur les cinq premiers mois de 2025, l’augmentation est de 75 %. Et ces chiffres sont en dessous de la réalité, car beaucoup ne portent pas plainte. Moi-même, j’ai reçu des menaces de mort, des tranches de jambon chez moi. Je n’ai pas porté plainte. » Il se souvient aussi d’un épisode lors de la visite du ministre à Pissevin, en mai dernier : « On m’a fait comprendre qu’il n’était pas là pour me rencontrer. Six CRS m’ont surveillé pour être sûr que je ne lui adresse pas la parole. »
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L’ancien député communiste gardois Bernard Deschamps a, lui, pris la parole « en citoyen libre » : « Je crois au métissage, je crois qu’on s’enrichit de la culture des autres. Ce que je vois aujourd’hui, c’est un climat qui se durcit. Cette plainte soulève aussi des questions politiques plus larges, notamment sur les relations franco-algériennes. » Il a tenu à rappeler que, selon lui, la crispation actuelle trouve aussi ses racines dans des choix diplomatiques français récents, comme la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
« L’islam n’est pas une opinion politique »
Pour Me Aoudia, ce combat est aussi une réponse à un climat où la parole publique contribue, selon elle, à légitimer des discriminations. Et de préciser, avec gravité : « En tant que juriste, est-ce à moi de rappeler ce qu’est la notion de l’islam ? Parce que juridiquement, disons-le, l’islam n’est pas une opinion politique. C’est une foi. Cette foi est protégée tout à la fois par les dispositions internationales et nationales. Elle est protégée par notre Constitution, de sorte que chaque individu au sein de notre nation puisse vivre sa foi comme il l’entend. Croire ou ne pas croire, cela ne nous concerne pas. »
Le terme « islamophobie », régulièrement rejeté par le ministre, est aussi au cœur de son argumentaire. Selon Khadija Aoudia, il existe une volonté « d’effacer ce mot du débat public en prétendant qu’il serait issu d’une rhétorique des Frères musulmans ». Une stratégie qu’elle juge dangereuse : « Dire que l’islamophobie n’existe pas, c’est retirer toute responsabilité à ceux qui alimentent la peur et, en même temps, rendre invisibles les personnes qui en sont victimes au quotidien. Sans reconnaissance du phénomène, il n’y a ni auteurs identifiables, ni victimes légitimes. »Et de prévenir : « Refuser de voir l’islamophobie, c’est fermer les yeux sur les discriminations réelles et normaliser les discours qui les entretiennent. Mon combat n’est pas personnel : il vise à éviter que notre droit et notre démocratie ne reculent. »
Photos Adrien Valette
