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19 janvier 2026 1 19 /01 /janvier /2026 13:58

 

(Dernière mise à jour, le 20 janvier à 7h.)

A l’occasion d’une exposition de peinture au Temple de Lasalle, devant l’immense croix qui domine le chœur, nous nous entretenions de la vie et de la mort de Jésus. Je disais à mon interlocutrice, le respect que j’ai, bien que non-croyant, pour l’homme Jésus qui déclara « On ne peut servir Dieu et l’argent », chassa « les marchands du Temple » et paya de sa vie son message d’amour, de justice et de paix. Quelques temps plus tard, mon interlocutrice m’offrit SOIF d’Amélie Nothomb.

C’est un ouvrage déconcertant, par le ton et par son style. Foisonnant, contradictoire, oscillant en permanence entre la réalité de la mort d’un homme et son interprétation mystique. « J’ai soif » auraient été, selon les Evangiles, les dernières paroles de Jésus sur la croix. Un centurion romain lui tendit alors, avec l’accord de son chef, une éponge gorgée d’eau vinaigrée que Jésus but avec avidité. La jouissance qu’il en éprouva lui fit oublier la souffrance et lui permit de mourir sereinement. D’où le titre SOIF donné par l’auteure. L’étanchement de la soif sera le fil conducteur de l’ouvrage, en tant que volupté suprême permettant de surmonter toutes les épreuves. Soif d’eau, soif de vérité, soif de justice, soif de paix, soif d’amour…

 Jésus décrit lui-même son calvaire, de sa condamnation à sa mort sur la croix, et à sa résurrection.   Avec nos mots d’aujourd’hui. Parfois en anglais. Il se réfère à des auteurs anciens comme Epicure (341 av. J.-C., mort en 270 av. J.-C.), mais également modernes, comme Marcel Proust et Flora Groult, conférant à son récit une impression d’irréalité, alors que son calvaire est bien réel. La croix qu’il devra porter jusqu’au Golgotha sera terriblement lourde et l’écrasera. Plusieurs fois il tombera.

D’entrée, je suis déstabilisé par le récit de son procès. Les témoins à charge ne viennent pas dénoncer les prétendus miracles qu’aurait réalisés Jésus, mais leurs dérisoires effets secondaires. Il a attendu la fin des noces de Cana pour transformer l’eau en vin. L’enfant guéri est désormais insupportable. L’ancien aveugle se plaint de la laideur du monde. Jésus qui ne conteste pas son origine divine, dit tenir ses pouvoirs, non pas de Dieu, mais, selon une antique légende, des vertus de « l’écorce.». Il ne s’agit pas de celle des arbres, mais en l’occurrence de sa peau. « J’ai su que le pouvoir logeait juste sous la peau et qu’on y accédait en abolissant la pensée ».  « Y avoir accès suppose l’abolissement de la pensée » « Ce qu’il fallait c’est le contraire d’une réflexion ».

Il est condamné à mort par crucifixion. On lui met une couronne d’épine et on le flagelle publiquement. Cruauté supplémentaire, il doit porter sa croix qui jusqu’au Golgotha. Trois fois, il tombera. La foule jouit de ses souffrances. Il espère que sa mère ne viendra pas car elle en souffrirait trop. Il adore Marie, sa mère et il admire Joseph le taiseux.

- « Pourquoi l’appelles-tu Joseph ? », lui avait-elle un jour demandé.

- « Tu sais bien », avait-il répondu. Ce qui était une façon d’avaliser la thèse biblique de « l’immaculée conception ».

Ses amis l'accompagnent. Ses disciples, Pierre, le plus proche, et Jean, l’ami fidèle. Judas, qu’il a «  toujours su  qu’il le trahirait » et que pourtant il aime. Le courageux Simon de Cyrène et Véronique. Marie-Madeleine, Marie de Magdela, son amoureuse dont la présence  est un puissant réconfort. « Quand j’ai vu ton visage, je n’en suis pas revenu. Je ne savais pas que tant de beauté était possible. Et puis tu m’as regardé et cela a empiré […] L’amour que Madeleine et moi vivons en ce moment s’élève du corps comme la musique jaillit de l’instrument ».  

Mais des questions l’assaillent. Cette crucifixion est une « bévue ». « Le créateur n’aurait-il pas été dépassé par cette création dont il ne comprenait pas l’impact ». 

On le déshabille, ne lui laissant que son pagne. « Je m’allonge sur la croix […] On me cloue les pieds et les mains ». La douleur est atroce, il espère mourir au plus vite. Il accuse : « Père, pourquoi agis-tu avec petitesse ? […] L’échec de mon père est dans ce constat, sa créature a inventé de tels supplices […] Aime ton prochain comme toi-même. Enseignement sublime dont je suis en train de professer le contraire ». « La légende  affirme que j’expie les péchés de toute l’humanité qui précède. Quand ce serait vrai, que deviennent donc les péchés de l’humanité qui suivra ? […] L’infini de ma souffrance n’efface en rien celle des malheureux qui l’ont endurée avant moi. L’idée même d’une expiation répugne par son absurde sadisme ». Il conteste ce qu’écriront Luc et Jean dans Les Evangiles.

« Voici venu le grand instant». Un centurion lui transperce le cœur avec la pointe de sa lance afin de s'assurer de sa mort. La descente de la croix est marquée par des scènes émouvantes, quand sa mère  le prend dans ses bras.   « L’étreinte maternelle est d’une douceur extrême ». J’ai repensé alors à La Piétà de Saint-Pierre de Rome, citée dans le texte, qui est l’évocation la plus sensible qu’il m’ait été donnée de voir.

Jésus est inhumé dans un sépulcre. Il en sortira. Ne lui demandez pas comment, il ne le sait pas. « Cela m’a été si naturel ». Il rencontre ses disciples et il poursuit son monologue. Il continue de penser que son sacrifice a été une « erreur ». Il s’interroge. Certains disent qu’il n’y a rien après la mort. Il en doute. Il trouve « hallucinant » que son Père l’ait « envoyé sur terre pour y répandre la foi ». Non pas qu’il conteste la foi. Contrairement à Pascal « La foi est une attitude et non un contrat ». C’est personnel. Et il ajoute : « Je croyais à la possibilité de changer l’homme. On a vu ce que cela a donné ». C’est une profession de foi agnostique et une vision profondément pessimiste de la nature humaine.

Chacune, chacun peut évidemment, selon ses convictions, apprécier de façons différentes, cette relation très personnelle de la mort de Jésus par Amélie Nothomb. C’est, en tout état de cause, un remarquable exercice d’écriture.

Bernard DESCHAMPS

 19 janvier 2026

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commentaires

C
J'ai beaucoup aimé lire "Soif" d'Amélie Nothomb... Une vraie soif de vie, une humaine vision des illusions nécessaires que sont les croyances,..
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