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Il est des moments singuliers, à l’occasion desquels des évènements apparemment sans liens, d’époques différentes, se croisent et prennent dès lors une signification particulière avec une puissante charge affective.
Je vis un de ces moments. En préparant ma visite prochaine de l’exposition Cézanne au Jas de Bouffan que présente le musée Granet d’Aix-en-Provence, je me suis souvenu de son amitié avec Emile Zola et Jean-Baptiste Baille. En octobre 1865, Zola dédia à ses deux amis La confession de Claude qui évoque précisément cette amitié d’enfance. Or il se trouve que je possède la collection complète des œuvres d’Emile Zola dans une édition de 1903 (Eugène Fasquelle, éditeur) que nous a léguée un oncle d’Annie, en même temps que la villa qu’il avait fait construire à Nîmes dans les années 1850, époque donc contemporaine de Paul Cézanne.
J’ai extrait de ma bibliothèque La confession de Claude. J’ai ouvert avec précaution cet ouvrage relié pleine peau de couleur grenat et je me suis plongé avec curiosité dans ce texte vieux de 160 ans. « Frères, vous souvenez-vous des jours où la vie était en songe pour nous ? Nous avions l’amitié, nous avions l’amour & la gloire. Vous souvenez-vous de ces tièdes soirées de Provence, lorsque au lever des étoiles, nous allions nous asseoir dans le sillon fumant encore des ardeurs du soleil ? Le grillon chantait ; le souffle harmonieux des nuits d’été berçait notre causerie. Tous trois nous laissions nos lèvres dirent ce que pensaient nos cœurs… »
Ces phrases font écho à l’amour que je porte à cette région qui m’a adopté bien que je n’y sois pas né. Et je découvris cette description que l‘on croirait sortie d’un tableau de Cézanne : « Les terrains étaient jaunes ou rouges, déserts & désolés, semés d’arbres maigres ; ça & là des bouquets de feuillage, d’un vert sombre, tachant la grande étendue grise de la plaine ; puis, tout au fond, tout autour de l’horizon, rangées en cercle immense, des collines basses, dentelées, d’un bleu tendre ou d’un violet pâle, se découpant avec une netteté délicate sur l’azur dur & profond du ciel. »
Autre rencontre inattendue. Le musée Granet possède un tableau que Cézanne admirait, Le prisonnier du Château de Chillon peint par Claude-Marie Paul Dubufe, sur un poème de Lord Byron. Il se trouve que le Château de Chillon sur les rives du lac Léman, où j’ai rêvé de longues heures, fait partie de mes plus chers souvenirs de voyage lorsque j’étais adolescent.
Longtemps, je suis resté insensible à la peinture de Paul Cézanne. A partir peut-être d’un a-apriori politique ? En effet, Il quitta Paris au temps de la Commune de 1871 : « fuyant la guerre nationale, la patrie et le devoir», et, contrairement à son ami Zola, l’auteur de J’accuse, Cézanne approuva la condamnation du Capitaine Dreyfus.
Ses autoportraits ne m’incitaient guère à le prendre au sérieux, notamment celui de 1873, le regard inexpressif dans un visage envahi par une barbe hirsute. L’allure d’un vagabond plus que d’un artiste.
J’étais déconcerté par les Baigneurs et les Baigneuses que je trouvais – à tort - gauches, maladroit.es. Pour mon œil conditionné par des siècles de peinture classique, elles/ils ne correspondaient pas aux canons de la beauté. Je n’étais pas le seul à éprouver cela. Emile Zola, dans L’œuvre, a pour sa part cette interrogation : « Que font-elles là ces femmes ? ». C’était en 1902, Zola et Cézanne étaient alors fâchés.
Mon regard a changé. Nu.es, sculpturales, immobiles, non érotiséé.es, mutiques ou s’exprimant dans une langue inconnue, dans un paysage indéterminé, elles dégagent une puissance sauvage. L’origine du Monde ? J’ai retrouvé la même démarche dans les Demoiselles d’Avignon de Picasso.
Le Musée Granet
J’ai pris ce matin le train de 7h.14 pour Marseille et Aix-en-Provence. Derrière la vitre, les paysages défilent. Je n’aurai pas la chance de voir La montagne Sainte-Victoire éclatante de blancheur bleutée sous le soleil. En cette heure matinale, à contrejour, elle n’est qu’un cône grisâtre à l’horizon.
De la gare au Musée Granet, j’emprunte les petites rues bordées de riches immeubles du XVIIIe siècle qu’empruntait Cézanne. C’est jour de marché, le Cours Mirabeau envahi par les étals des commerçants est noir de monde. Bien qu’il ne soit que 10h., une longue file d’attente stationne sous un soleil de plomb devant le musée, à l’ombre de l’Eglise Saint-Jean-de-Malte.
Les œuvres de jeunesse occupent les premières salles, ébauches, copies de maitres…Puis une Montagne-Sainte-Victoire de 1897. Cône gris, ocre et vert des traces de bleu. Le sol orange sur un fond d’arbres feuillus rapidement traités. C’est la seule Sainte-Victoire de l’exposition sur les 44 huiles et les 43 aquarelles peintes par Cézanne.
Mon regard est très vite attiré par deux tableaux parmi les plus connus, la Maison du Jas de Bouffan (1876-1878) et Maison et ferme (1886-1887). Pourquoi la Maison de ce dernier penche- t-elle ? Les fenêtres et les volets esquissés dans le premier, sont traités avec beaucoup de réalisme dans le second. Le toit de tuiles roses est très présent. Au sol, de l’herbe verte.
Cézanne a peint de nombreux portraits et autoportraits dont un nombre important sont présentés dans cette exposition. Parmi les autoportraits : Portrait de l’artiste à la casquette (1873), Portrait de l’artiste au fond rose (1875, Portrait avec chapeau de paille (1878), Portrait de l’artiste à la palette (1886), Portrait de l’artiste au béret (1898)…« Les portraits de Cézanne par lui-même ne sont pas les portraits de la personnalité de Cézanne » a écrit l’historien d’art Pascal Bonnafoux. Il les réalisait, dit-on, à partir de photos.
Certains de ses portraits par contre nous parlent. On devine un sourire narquois sur le visage du père lisant L’évènement. Le portrait de Madame Cézanne (1877) et de son fils (1881-1882) sont plus impersonnels. Celui de Madame Cézanne dans la serre (1891-1892) témoigne d’une triste résignation. Victor Chocquet (1876-18777), dont le visage est traité pleine pâte, parait terriblement torturé.
Cézanne a rarement peint son banquier de père, qui n’approuvait pas son penchant pour la peinture, mais le portrait qu’il en a réalisé en 1866, lisant L’évènement (quotidien à l’opposé de ses opinions politiques), auquel collabora Emile Zola, est d’une étonnante présence qui prend toute son acuité sous la lumière de l’exposition, jouant de l’épaisseur de la peinture. (Photo ci-dessous).
Le bleu de la mer dans Le Golfe de Marseille vu de l’Estaque (1876-1879) et la construction très géométrique de Gardanne (1886) m’émeuvent.
Une salle entière est consacrée aux Natures mortes. La pendule noire (1869-1870) surmontant une coupe fruits sur une nappe blanche. La nature morte à la soupière (1877) et sa corbeille de pommes. Le vase bleu (1885-1887), La Nature morte au panier (1888-1890) très construite sur une table de cuisine. Et des crânes, sans leur mâchoire inférieure, afin qu’ils ne puissent nous insulter ?
Les joueurs de cartes (1890-1899) que j’avais déjà pu admirer à plusieurs reprises au Musée d’Orsay, est parmi les tableaux de Cézanne, un de ceux auxquels je suis le plus sensible. Chapeautés, figés dans l’instant, concentrés sur leurs cartes, hiératiques.
Puis viennent trois Baigneurs et Baigneuses qui nous font assister à l’évolution de leur traitement par l’artiste. D’abord à peine esquissés mais cernés d’un trait noir, corps roses clair et verts. Dans le second tableau, les corps sont livides et verts, pour devenir dans le troisième de couleur chair, cernés d’un trait noir prononcé.
Terminons par La Carrière de Bibémus qui annonce le cubisme avec ses blocs géométriques de couleur ocre orangé, se détachant sur les touches de vert de quelques arbres faméliques.
Le Jas de Bouffan
La Bastide du Jas de Bouffan est entourée d’un parc boisé de 5 hectares. Arrivé bien avant l’heure de la visite, j’ai pu y déambuler librement à l’ombre des gigantesques platanes. Des chevalets sont installés aux emplacements d’où Cézanne peignit la Bastide. J’ai été surpris de l’écart entre les tableaux du peintre et la réalité. La Bastide construite aux alentours de 1730, est une riche demeure bourgeoise à laquelle on accède par une entrée monumentale donnant sur une terrasse aux murs ouvragés. Les fenêtres de 24 vitres sont protégées par des volets gris clair. Un ensemble bien éloigné de la représentation modeste mais affectueuse qu’en a donné Cézanne qui y vécut quelque 40 ans. Faut-il y voir le reflet de la distance qui séparait le peintre de son père banquier ? C’est également le cas du bassin qui, dans la réalité, n’a pas le charme du tableau de 1878.
Les visites en français étant complètes, j’avais réservé pour une visite en anglais. La guide nous fit pénétrer dans les différentes pièces qui ont été récemment rénovées. Heureuse initiative, dans le Grand Salon, des projections en couleurs reproduisent sur les murs, les grandes fresques qu’y peignit l’artiste. Notamment, Le Printemps, L’Eté, L’Automne, L’Hiver (1860-1861).
J’arrive au terme de ce récit que j'ai, à l'instar de Cézanne, mais sans son talent, longuement laborieusement façonné, sculptant mes phrases, cherchant mes mots et touche par touche, m’efforçant d’exprimer les émotions ressenties. Pour dire à Paul Cézanne, « un des pères de la peinture moderne » (2) notre reconnaissance.
Bernard DESCHAMPS
10 août 2025
1-Olivier Céna, écrivain.
2-Serge Plagnol, peintre.

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