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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 10:00

TIMBRE-1-NOV-jpgPour mon premier soir à Alger, des trombes d’eau se sont déversées sur la ville. Le port était noyé dans la brume que striait un rideau de pluie. Seuls émergeaient, blafards, fantomatiques, les phares des bateaux à quai. Ce matin le ciel est dégagé. L’horizon bleuit puis s’éclaircit. Le soleil apparait derrière la crête dentelée des collines environnantes. La fière silhouette du makam-el-chahid-alger-1Makkam Ech-Chahid  se dresse dans le jour naissant. Les unes après les autres s’éteignent les lumières de la trentaine de tankers qui mouillent au large. Des nuages de pigeons s’abattent sur les espaces aménagés le long du front de mer afin de picorer les miettes de pain que leur apportent des personnes âgées qui déjà occupent les bancs. La vie renaît. Le port hérissé de grues s’anime. Des sirènes de paquebots retentissent. Bientôt le flot des voitures va envahir l’avenue Zighoud Youcef.

Je dois me rendre à la télévision, afin de passer dans l’émission de huit heures, Bonjour d’Algérie. L’accueil est à la fois professionnel et chaleureux. Je suis bien sûr interrogé sur les raisons qui m’ont conduit à écrire l’histoire des mineurs algériens des Cévennes pendant la guerre de libération et je rappelle mes engagements de jeunesse en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Je n’avais pas prévu de lire devant la caméra un passage du Fichier Z. La jeune présentatrice me prend au dépourvu. Je choisis le témoignage d’Abderrahmane Djoudi sur la torture à Saint Hippolyte du fort. Les larmes lui montent aux yeux. Décidément la jeunesse algérienne demeure sensible aux sacrifices de ses aînés pour se libérer du joug du colonialisme. J’en aurai ce soir 31 octobre une nouvelle illustration que j’évoquerai plus loin.

Je reviens à pied à l’hôtel. J’aime cette promenade jalonnée de bougainvilliers qui du Boulevard des Martyrs descend vers  l’Hôtel Safir en passant par la Rue Roosevelt, et d’où l’on voit au loin la mer aujourd’hui si bleue, si calme, qui fut dans les années cinquante si tragiquement endeuillée par les « crevettes bigeard»

ali-haroun.jpgA midi, c’est devenu une tradition, je reçois mes amis algérois à dîner en l’honneur du 1er novembre et, cette année, à l’occasion de l’édition de mes livres en Algérie. J’ai plaisir à retrouver, autour d’un délicieux repas préparé par les cuisiniers de l’Hôtel Suisse, Annie Steiner, Mohamed Arbadji, Belkacem Khazmat, Zoheir Bessa, Tahar El Hocine, auxquels se sont joints mon éditrice Mme Samira Bendris et Maître Ali Haroun qui préface cette nouvelle édition du Fichier Z. Le métro et le tramway tout neufs que nous emprunterons pour nous rendre au SILA (Salon International du Livre d’Alger), nous permettront d’éviter les routes encombrées par les nombreux visiteurs qui s’y rendent en ce jour d’ouverture.

HPIM1498.JPGJe ne connaissais pas les installations de la SAFEX aux Pins Maritimes. J’étais allé au Salon lorsqu’il se tenait au Stade du 5 juillet. J’en avais gardé le souvenir d’une foule énorme se côtoyant dans un espace restreint. Ici, on respire.  D’immenses halls, aux plafonds élevés, sont répartis sur un vaste terrain arboré qui accueille des buvettes et des restaurants provisoires. Les parkings sont conçus pour plusieurs milliers de voitures. Les maisons d’édition disposent de surfaces plus ou moins imposantes selon leur notoriété ou leurs moyens financiers et le public peut déambuler sans bousculades dans les allées. De place en place, des espaces de débats ont été aménagés où auront lieu, cette année, des hommages à Henri Alleg (avec William Sportisse), à Pierre Chaulet (avec Jean Asselmeyer), à Mouloud Feraoun…Les grosses machines, Hachette, Gallimard, Le Seuil et d’autres sont présents ainsi que de nombreux éditeurs algériens, Alpha, Barzakh, Casbah éditions…Les auteurs sont déjà là pour dédicacer leurs œuvres. Une file impressionnante se presse devant la table où Yasmina Khadra signe son dernier roman Les anges meurent de nos blessures. Je découvre El Ibriz qui édite mes livres. Le stand de cette jeune maison d’édition est certes modeste, mais bien placé à l’angle de deux allées, fort bien décoré et les ouvrages très bien mis en valeur. Un autre auteur est présent, Mme HPIM1493.JPGMorel-Ferla. La directrice, Mme Samira Bendris qui nous accueille avec chaleur a mobilisé son mari et une partie de sa famille. Ce sera tout au long de l’après-midi une succession de rencontres, souvent passionnantes, de curieux, d’amoureux des livres, d’historiens intéressés par mes recherches, d’Algériens ayant vécu en France, de personnes dont la famille habite le Gard (eh oui, le monde est petit !), HPIM1494.JPGd’anciens moudjahidine…et de journalistes. Je suis frappé du grand nombre de jeunes présents, entre 16 et 25 ans. Désargentés le plus souvent et qui achètent les petits livres à bas prix et feuillettent les autres avec envie. Il y a, me semble-t-il moins de « barbus » que les années précédentes et les éditions religieuses qui offrent des montagnes d’ouvrages aux couvertures richement décorées dont les prix sont cassés, sont moins fréquentées. Cela me sera confirmé par des habitués du Salon.

M. Mostefa Boudina, le Président des Anciens Condamnés à Mort  et son épouse m’appellent pour me confirmer que je suis ce soir leur invité à la réception des anciens moudjahidine avec le Ministre Mohamed Cherif Abbas  et qu’ils passeront me prendre à l’hôtel. Ils m’annoncent que plusieurs responsables de l’association, dont M. Boudina, ont engagé une grève de la faim pour faire valoir un certain nombre de revendications, car ils ont le sentiment que leurs sacrifices pendant la guerre d’indépendance, ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Ce sentiment est très répandu parmi les anciens moudjahidine qui pensent que les nouvelles générations les oublient. Je les comprends, ils ont tellement donné. Il me semble pourtant, vu de l’extérieur, que les valeurs de la Révolution sont toujours très présentes en Algérie, y compris parmi les jeunes de la deuxième génération. J’en aurai confirmation quelques heures plus tard, à l’heure anniversaire du déclenchement de l’insurrection. Je ne suis pas certain que le souvenir des héros de la Résistance au nazisme soit aussi vif chez les jeunes Français !

Le Makkam dresse son imposante masse bleutée dans la nuit étoilée. Un tapis rouge a été déployé pour accéder au musée et à la salle de réception. Des centaines de personnes se pressent déjà dans les couloirs aux murs tapissés de photos de chouhada. Les gens de mon âge sont majoritaires. C’est l’occasion de rencontres et de démonstratives accolades. Des écrans géants projettent des interviews de moudjahidine. Je vais saluer le Ministre. Des tables fleuries ont été dressées pour accueillir les invités. Une table BOUDINA.jpgronde est réservée à  l’Association des Anciens Condamnés à Mort. Mostefa Boudina et ses compagnons poursuivent leur grève de la faim et ne toucheront pas à la nourriture de toute la soirée. Il se dit que le Président Bouteflika a recommandé aux membres du gouvernement d’engager des pourparlers avec l’association. Après avoir fait le tour de tous les convives, le Ministre Abbas, très entouré, prend une chaise et vient s’entretenir un long moment avec M. Boudina. Le Ministre  a fait le premier pas !

Peu avant minuit, mes amis me reconduisent à l’hôtel, d’où je pourrai assister au défilé populaire du 31 octobre. Du balcon, au troisième étage, je domine l’avenue Zighoud Youcef. Les scouts musulmans ouvrent le défilé. Jamais je n’avais vu autant de monde participer à cet anniversaire de l’insurrection qui est Fête nationale en Algérie. Des familles avec leurs enfants, des jeunes brandissant des drapeaux algériens, les klaxons des voitures qui scandent les mots, Tahia El Djazaïr (Vive l’Algérie.), vont défiler pendant plus de deux heures La ville leur appartient et ils sont fiers de leur Révolution. 1954, c’était hier pour les Algériens qui tous ont perdu un proche dans cette guerre cruelle.

HPIM1505.JPGDemain 1er novembre, lever dès l’aube. J’ai rendez-vous à huit heures avec mes amis anciens moudjahidine de la Casbah et de Bab El Oued. D’autres que nous fleuriront les lieux de mémoire de la Casbah. Notre groupe se rend au Cimetière des Chouhada de Cherarba et à la Pointe Pescade, d’où est parti le 31 octobre 1954, l’appel à l’insurrection.

HPIM1510.JPGUn bus a été affrété par l’ONM (Office National des Moudjahidine). Le temps est magnifique. Il fera jusqu’à 30° à l’ombre. Le marathon du 1er novembre qui réunit de plus en plus d’adeptes et qui part de la Grande Poste, crée des embarras de circulation tels que nous serons contraints à un long détour. Le nombre des martyrs, jusqu’alors disséminés dans les cimetières de la capitale, a nécessité un espace suffisamment grand qui ne pouvait être trouvé dans la périphérie immédiate d’Alger dont les terrains disponibles sont réservés à la construction de logements dans un pays où la demande est considérable en raison de la jeunesse de la population. Il est donc très excentré. Peu avant de l’atteindre, nous longeons une cité que les Algérois ont baptisée des « repentis » (de la décennie noire). Ce cimetière est très fréquenté en ce 1er novembre. Venus en cars ou en voitures individuelles, les familles, les amis, des personnalités sont là venus nombreux. Je fais la connaissance d’un jeune Commissaire divisionnaire de la Police Nationale, d’une quarantaine d’années, fils de moudjahid, que son père est fier de me présenter. J’avais déjà remarqué combien la police avait été rajeunie afin de répondre aux exigences du combat contre le terrorisme pendant les années noires. A l’évidence cela se traduit au niveau de l’encadrement. Mes amis me permettent de dire quelques mots devant la stèle qui porte les noms des martyrs. Je dis combien il est important que le France reconnaisse pleinement que le colonialisme fut un crime. Des pas en avant ont été accomplis par le Président Hollande lors de sa visite d’Etat en 2012, mais il reste encore du chemin à faire.  C’est la condition pour que soient portées à un niveau supérieur les relations entre la France et l’Algérie.

HPIM1513.JPGComme toute l’Algérie en ce 1er novembre, le quartier de Raïs Hamidou (Pointe pescade) est  décoré d’une multitude de petits drapeaux aux couleurs nationales qui flottent en travers des rues. C’est, comme son ancien nom l’indique, un quartier de pêcheurs  aux maisons basses. Il ressemble à nos villages des bords de mer, à la différence qu’ici, sur cette côte accidentée, les habitations s’étagent sur le versant de la colline en s’emboitant les unes aux autres. Dans une rue toute simple mais animée, à mi-hauteur, s’ouvre une porte qui donne accès à un couloir qui dessert plusieurs habitations. C’est ici, dans l’une d’elles, que fut rédigé l’appel à l’insurrection le 31 Six chefs FLN - 1954octobre 1954. Ils étaient six : Krim Belkacem, Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat, Didouche Mourad. Tous aujourd’hui disparus. Mostefa Ben Boulaïd  et Didouche Mourad sont mort au maquis, le premier le 22 mars 1956, le second le 18 janvier 1955; Larbi Ben M’hidi  a été assassiné par Aussaresses et ses sbires le 4 mars 1957; Mohamed Boudiah a été assassiné le 29 juin 1992 à Annaba ; Krim Belkacem, le signataire des Accords d’Evian, est mort dans des circonstances mystérieuses à Francfort le 18 octobre 1970 et Rabah Bitat est décédé à Paris le 10 avril 2000.

Le contraste est saisissant entre la modestie des lieux et l’importance historique et planétaire de l’acte qui s’y est déroulé. C’est à partir de cet appel que va s’enclencher un processus qui verra s’affronter un peuple entier, presque sans armes et une des armées les plus puissantes du monde, au cours d’une guerre meurtrière de HPIM1523presque huit années. Le combat héroïque du peuple algérien au prix d’immenses sacrifices, qui n’a d’équivalent que celui du peuple  vietnamien, suscita dans le monde un immense élan de solidarité. Et c’est le Peuple qui remporta la victoire.

Regardez ces photos. Un couloir d’à peine deux mètres de large, à ciel ouvert, dont les marches sont en ciment et sur lequel s’ouvrent trois portes peintes en bleu, donnant accès aux logements. Un balcon vitré est la seule note moderne qui n’existait pas à l’époque. Qui pouvait imaginer qu’étaient réunis en un tel lieu, si ordinaire, les chefs suprêmes de la Révolution ?

HPIM1518Avaient-ils conscience en rédigeant l’appel du 1er novembre qu’ils signaient un des actes majeurs du XXe siècle ? Ils sentaient bien que le Peuple algérien n’en pouvait plus, que l’heure du basculement était arrivée. Mais ils savaient aussi qu’ils prenaient un risque considérable. Affronter un Etat et une armée entraînée et bien équipée pouvait apparaître un défi surhumain. Ils relevèrent ce défi. Confirmant une nouvelle fois que la politique n’est pas une science exacte. Elle est aussi un art, avec sa part de subjectivité. Les six eurent la prescience que l’heure de l’affrontement était arrivée et ils eurent le courage de s’y engager.

Belkacem Khazmat, Tahar El Hocine et les autres moudjahidine déposent une gerbe au pied du panneau en céramique qui immortalise l’appel du 1er novembre 1954.

Il y aura soixante ans en 2014.

HPIM1515.JPGJ’ai peu dormi, durant ces trois courtes journées qui m’ont permis de revoir mes amis, de participer aux cérémonies du 1er novembre et dédicacer mes livres au SILA. Une nouvelle fois, j’ai ressenti combien ce grand pays est vivant, foisonnant d’initiatives, officielles, mais aussi associatives. On parle peu en France de la vie associative en Algérie, alors que celle-ci est d’une grande diversité et d’une grande richesse. La presse écrite algérienne est elle aussi foisonnante. Irrévérencieuse en diable et abordant tous les sujets qui « fâchent ». Outre sa liberté de ton, à la différence des médias français qui, à quelques exceptions près, parlent tous le même jour, du même sujet, presque dans les mêmes termes, comme si un chef d’orchestre leur donnait le La, les quotidiens algériens mettent au contraire un point d’honneur à se différencier des concurrents en publiant des articles d’une extrême diversité, sous des angles différents. Même un sujet « obligé » comme le 1er novembre est traité différemment dans L’expression et La tribune, n’hésitant pas à prendre appui sur les valeurs de Novembre pour critiquer le présent. Il est un sujet que la presse ne peut éviter, celui de la chronique quotidienne des déplacements et des déclarations du Premier Ministre Abdelmalek Sellal qui poursuit inlassablement ses visites dans l’Algérie profonde et qui sont souvent l’occasion de remettre quelques pendules à l’heure. La chasse à la corruption est également très présente dans les journaux, au point de donner le sentiment au lecteur français que l’Algérie est gangrenée par ce fléau, alors qu’il n’est pas plus répandu qu’en France (Cahuzac, Karrachi et quelques autres scandales). Bien évidemment la prochaine élection présidentielle est dans tous les esprits, chacun, c’est de bonne guerre, cherchant à se placer, tandis que de plus en plus de voix se font entendre qui souhaitent que le Président Bouteflika soit à nouveau candidat. Il est aussi question des travailleurs d’Arcelor-Mittal qui après leur récent succès revendicatif, viennent d’adhérer massivement au syndicat autonome SNAPAP. Et puis dans un pays passionné de foot, il est beaucoup question du match du 19 novembre contre le Burkina Faso. Enfin, la presse fait état de la visite officielle en France, le 13 novembre, du Ministre algérien des Affaires Etrangères et de la venue en Algérie de Jean-Marc Ayrault, fin décembre. Je ne suis pas certain que ces visites se dérouleront dans un climat aussi confiant que celui qui présida à la visite de François Hollande en décembre dernier. En effet  depuis, la France est intervenue militairement dans son ancienne colonie le Mali et une base française y est désormais installée, aux portes de l’Algérie et les rodomontades des dirigeants français à l’égard de la Syrie et de l’Iran suscitent des interrogations. Je forme le vœu que la France répudie définitivement tout esprit de supériorité et toute velléité de domination et que de nouveaux pas soient faits en faveur de l’amitié entre nos deux pays.

Bernard DESCHAMPS

13/11/2013

Dernière minute : j’apprends que la visite officielle en France du Ministre Ramtane Lamamra est reportée.

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arbaoui Mohammed Tahar 16/11/2013 10:38

Je vous ai suivi dans cette visite programmée à Alger autour de l'historique 1er novembre 54 : acceptez mon excuse de n'avoir pu être à vos côtés , je n'ai pu que participer de coeur aux reportages
télévisés par notre chaîne nationale ( votre interview m'y a hélas échappé !!!) mais j'étais présent à la cérémonie constantinoise , au pied de la stèle élevée à mon époque municipale en plein
coeur du cimetière de chouhadas , lui-même en plein coeur d'un maquis tel que conçu par un génial artiste local et approuvé par les Responsables concernés...Comme à chaque occasion de cette taille
, on souhaite une participation organisée de représentantes(ts) scolaires de tout niveau : nos successeurs doivent s'enraciner et s'ouvrir !
Merci de nous avoir une fois de plus exprimé concrètement votre ancienne amitié et celle de votre active et courageuse association ! Merci d'avoir pensé à moi !

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