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31 décembre 2013 2 31 /12 /décembre /2013 16:03

   

1540-1.jpgLa psychologie des kamikazes dans la trilogie (Les Hirondelles de Kaboul, L’attentat, Les Sirènes de Bagdad) m’avait  interpellé et captivé. Avec Le quatuor algérien, j’avais été impressionné par la description de la société algérienne. J'avais eu des difficultés à m’intéresser à L’Olympe des infortunes, en dépit de la virtuosité de l’auteur. Enfin, L’équation africaine et Ce que le jour doit à la nuit ne m'avaient pas convaincu. Par contre je suis conquis par Les anges meurent de nos blessures qui m’apparaît comme le plus accompli des romans de Yasmina Khadra. 

A la fois conteur, philosophe, peintre et poète, Yasmina Khadra, dont le style est remarquablement maîtrisé, avec des images et des sons très travaillés, nous fait découvrir le parcours d’un yaouled des bas-fonds qui atteindra les sommets comme champion de boxe d’Afrique du Nord,  pour finir tristement dans la chambre lugubre d’un hôpital miteux.

Le roman – car il s’agit d’un roman –  s’ouvre sur des pages terribles. « Je m’appelle Turambo et, à l’aube, on viendra me chercher. » Turambo, est la contraction d’Arthur Rimbaud, le nom de son village. Le bourreau  va le conduire à la guillotine. Et l’on suit, rapportées avec pudeur, mais avec une minutie effrayante, les pensées qui l’assaillent jusqu’au moment où il la voit :

« Et elle est là !

Dans un angle de la cour.

Sanglée de froidure et d’effroi.

Semblable à une mante religieuse attendant son festin. »

On pense alors à Mumia Abu-Jamal dans le couloir de la mort. Pourquoi Turambo a-t-il été condamné à avoir la tête tranchée ? On ne l’apprendra qu’aux toutes dernières pages du livre. Dans l’intervalle, Yasmina Khadra nous déroule le ruban de son existence.

Nous sommes aux environ de 1925. La description des conditions de vie, ou plutôt de survie, de cette famille à Graba dans le « bidonville dantesque » où elle habite aux portes de Sidi Bel Abbes, est hallucinante. « Dans un patio où les souris avaient la taille des chiots. La faim et les guenilles étaient mon âme et mon corps. » « A Graba […] il n’y avait que la puanteur qui nous rongeait les yeux et la gorge ; les cahutes noires d’usure que les herbes sauvages bouffaient avec application ; les chiens trimballant leurs colonies de puces d’un bout à l’autre du bidonville, si malingres qu’on aurait pu jouer de la cithare sur leurs côtes ; les mendiants tapis dans leurs propres ombres et les marmots aux fesses nues qui couraient dans tous les sens comme des débris de folie. » Les enfants errent comme des chiens enragés à la recherche de détritus pour se nourrir. Sur ce cloaque pourtant fleurit l’amitié entre adolescents araberbères, gitans et juifs, solidaires dans la recherche de petits boulots ou dans les farces à la flicaille. Et rares sont les personnages, même les plus vils, qui ne trouvent pas grâce à ses yeux : ils aiment la musique. N’est-ce pas « la preuve que nous sommes capables de continuer d’aimer malgré tout, de partager la même émotion, d’être nous-même une émotion fabuleuse… » L’auteur, à l’évidence, puise avec une infinie tendresse au plus profond du vécu de sa famille, sinon de son propre vécu car, né en 1955, il n’avait que sept ans à l’indépendance. C’est un acte de foi en l’humain, mais un réquisitoire implacable contre le régime colonial. Ce n’est pas un manifeste politique ; en 402 pages, seules une ou deux phrases font brièvement écho à des conciliabules nationalistes dans des cafés ou des mosquées. La misère est effroyable. Le mépris des roumis, massif. A côté du racisme assassin de certains, le sentiment de supériorité sur les bougnoules est général. Mais c’est son monde. Turambo n’en imagine pas d’autre, jusqu’au jour où il découvre la ville, Sidi Bel Abbes : « Et voilà Sidi Bel Abbes qui balayait mes références d’une main seigneuriale en étalant sous mes yeux un monde insoupçonnable… » Une autre vie est donc possible ?

Lorsque Turambo, dont la frappe du gauche est redoutable, sera pris en mains par le Duc, un riche colon lié à la maffia, ce ne sera pas pour son bien mais pour la gloire des nantis et tous les coups seront permis. On assiste à la montée en puissance du jeune boxeur qui est incité à tout sacrifier à son entraînement, y compris son amour pour Irène, une jeune femme moderne (Est-ce un hasard si l’auteur l’a prénommée Irène ?). Certes il devient riche, mais ceux qui exploitent sa force et ses souffrances le deviennent bien davantage. Après une ultime victoire particulièrement sanglante contre un adversaire qui y laissera la vie, Turambo annonce qu’il arrête la boxe. L’establishment se déchaîne. Ce sera alors la descente aux enfers. Irène est violée et assassinée. Turambo, persuadé que Gino son ami d’enfance devenu son manager qui voulait le séparer d’Irène, est l’assassin, le poignarde. Devenu fou de douleur, il commet un second meurtre. Il sera condamné à mort, mais non exécuté. Sa peine est commuée en travaux forcés. Il sortira du bagne à cinquante-deux ans, incapable de retrouver une vie normale. Lui qui fut un champion adulé, il sera un clochard auquel les gosses jettent des pierres. Il finira à l’hôpital où il mourra à quatre-vingt-quinze ans.

Au fil des pages Yasmina Khadra, mine de rien, sans avoir l’air d’y toucher, nous livre ses réflexions sur la vie, la guerre et  l’amour qui ne doit jamais être sacrifié à la gloire. Tobias qui a perdu une jambe à la guerre de 14, confie à Turambo: « La guerre est une épopée pour les nigauds qui croient qu’une médaille vaut la vie. Je n’étais pas le roi du monde avant, mais je ne me plaignais pas. J’étais cheminot, j’avais un foyer et des raisons d’espérer. Puis une mouche m’a piqué, j’ai tout lâché pour brandir l’étendard et cadencer mon pouls sur le roulement des tambours. Forcément, j’ai déréglé le cours normal de mon existence. J’en veux à personne. C’est comme ça, et c’est tout. Si c’était à refaire, je coulerais de la cire dans mes oreilles, pour n’entendre ni les clairons, ni les ordres, ni les canons…Rien ne vaut la vie, mon garçon. Ni la gloire, ni les pages de l’Histoire, et aucun champ d’honneur n’égale le lit d’une femme. »

Les derniers instants de Turambo, son dernier souffle de vie, le conduisent lentement, inexorablement vers le néant. Non pas au paradis des croyants comme on aurait pu l’imaginer, mais « au Grand sommeil qui nous soustraie aux désordres de toute chose. » Le Grand Horloger n’est pas au rendez-vous. En cela aussi ce roman est d’une remarquable modernité.

Ce livre est un roman et non une thèse. Il est écrit, comme Yasmina Khadra sait si bien le faire, dans un français sublimé comme seuls les Algériens savent l’écrire. Ses images nous enchantent.

Face à la mer, il nous peint un paysage impressionniste:   « Quatre Schiaffino mouillaient sur les quais, gavés de blé à raz  la coque ; leurs cheminées rouges comme le nez d’un clown répandaient dans l’air de noirs nuages de fumée…Quelques mois auparavant, j’étais venu à cet endroit contempler la mer ; je l’avais trouvée aussi fascinante et mystérieuse que le ciel et je m’étais demandé qui des deux s’inspirait de l’autre… Je me tenais debout sur ce même tremplin rocailleux, les yeux écarquillés, émerveillé par la plaine bleue qui se perdait au large. »

Le spectacle de la rue est décrit à la manière des peintres orientalistes : « Les rues grouillaient  d’un monde disparate et fébrile, enfaîté de fez, de chéchias, de turbans et, par endroits, de casques coloniaux. Les réclames tonitruantes des marchands conféraient à la cohue une épaisseur de migraine. On se serait cru à la fête foraine tant les couleurs étaient criardes et l’ambiance savoureusement saugrenue. »

Comment enfin ne pas aimer Alger quand il nous la décrit : «Cramponnée à ses collines enguirlandées de jardins et de palais, Alger s’offrait une cure de soleil en ce matin de mars 1935. Je découvrais la ville pour la première fois de ma vie. Elle était belle, avec son front de mer aux immeubles cossus qui semblaient sourire à la Méditerranée. »

 Un grand roman humaniste. Un livre passionnant qui se lit d’une traite.

Bernard DESCHAMPS

31/12/2013

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