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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 12:37

REFERENDUM.jpgLa presse française a l’habitude de donner une image négative de l’Algérie. J’attendais donc avec impatience, et une certaine inquiétude, le documentaire d’Hervé Bourges : « L’Algérie à l’épreuve du pouvoir ». Avec néanmoins, connaissant le passé et la carrière d’Hervé Bourges,  un a priori favorable.

Il fut, en effet, dès sa jeunesse un militant favorable à l’indépendance de l’Algérie. Après des études à l’Ecole de journalisme de Lille et un doctorat en sciences politiques, il entrera bientôt à Témoignage chrétien dont on connait l’engagement de 1954 à 1962 et dont il deviendra le rédacteur en chef. Il sera membre du cabinet du ministre, garde des sceaux Edmond Michelet qui, dans le gouvernement de Michel Debré, manifestera son opposition résolue à la pratique de la torture contre des patriotes algériens. En 1962, le Président Ben Bella l’appelle auprès de lui comme conseiller. Au cours de sa carrière, Hervé Bourges, dirigera successivement Radio France Internationale, TF1, Radio Monte Carlo ; il sera à l’origine de France télévision qui regroupe Antenne 2 et FR3. En 1993, il est nommé Ambassadeur de France auprès de l’UNESCO et devient en 1995, le président du CSA.

Hervé Bourges est un homme fidèle aux idéaux de sa jeunesse et un journaliste talentueux. Les deux volets du documentaire présenté sur France 5 sont à son image.

J’ai été impressionné par le nombre, la qualité et la diversité des intervenants. Opposants ou proches du pouvoir algérien (par ordre d'apparition à l'écran): Redha Malek, négociateur à Evian et ancien Premier ministre ; Lakdar Brahimi, actuel négociateur de l’ONU en Syrie ; Bachir Boumaza, ancien militant de la fédération de France du FLN ; Hocine Aït Ahmed, dirigeant historique de l’insurrection et président du Front des Forces Socialistes (FFS, opposant) ; Mme Anissa Boumediène, la veuve de l’ancien Président; le Cdt Azzedine, la bête noire de Bigeard ; Rachid Boudjedra, écrivain; Abdelaziz Rahabi, diplomate ; Mme Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT, trotskiste) ; Ahmed Ghozali, ancien Premier ministre ; Mme Khalida Toumi, actuelle Ministre de la Culture ; le Général Nezzar, ancien chef d’Etat-major ; Abdennour Ali Yahia, Président de la LADDH (opposant); Mme Zohra Drif-Bitat, vice-présidente du Conseil de la Nation (Sénat). Auxquels se sont joints dans la 2e partie du documentaire : Abdelmadjid Merdaci, historien ; Mohamed Belkhadem, secrétaire général du FLN ; Mouloud Hamrouche, ancien Premier ministre ; Saïd Sadi, ancien président du Rassemblement pour la Culture et la démocratie ( RCD, opposant) ; Abdelmalek Sellal, actuel Premier ministre.

Les images d’archives de dirigeants disparus sont d’un grand intérêt : les Présidents Ahmed Ben Bella, Houari Boumediène, Mohamed Boudiaf et, à différentes époques de sa vie, Abdelaziz Bouteflika. Ainsi que les images,  jusqu’alors pour la plupart inconnues, des dirigeants du Front Islamique du Salut (FIS) et du Groupe Islamique Armé (GIA), sur lesquelles je reviendrai. Il est cependant dommage qu’aucun communiste algérien ne soit présent dans le film, alors que le PCA a joué un rôle important dans la guerre d’indépendance.

La première partie nous montre l’évolution de l’Algérie, de l’indépendance en 1962 à la mort de Boumediène en 1978 et l’accession de Chadli à la magistrature suprême en 1979. Sur la base d’une sympathie affirmée de l’auteur et du réalisateur à l’égard du combat du FLN pour l’indépendance, le documentaire n’élude pas les divergences, les oppositions, les luttes, parfois mêmes sanglantes, qui opposèrent des dirigeants ou groupes de dirigeants entre eux. … Cela aurait cependant mérité d’être éclairé par une analyse des forces sociales qui sous tendaient ces luttes de pouvoir. On lira à cet égard, dans l’encadré ci-joint, des extraits de l’analyse de  classe que nous livre Zoheir Bessa, le directeur d’Alger Républicain dans le numéro de juillet-août 2012.

« Avant l’insurrection armée du 1er novembre 1954, la contradiction principale opposait le peuple algérien à une minorité de gros possédants étrangers, ceux que l’on appelait les « Cents seigneurs ».

 […] A côté de la classe ouvrière, survivait misérablement une masse de petits fellah ou de paysans démunis de tout […] Quant à la bourgeoisie nationale, son développement était entravé par les lois coloniales […] Elle aspirait par conséquent à se débarrasser des barrières racistes et coloniales qui l’empêchaient de dire son mot en tant que classe possédante autochtone dans la direction de la colonie. Sa participation à la lutte pour l’indépendance était donc inconséquente et manquait de fermeté. […] L’indépendance arrachée […] La fraternité forgée dans les souffrances communes de la lutte contre le colonialisme devait inévitablement se briser […] Unies dans le feu de la lutte pour chasser les colonialistes, les classes et couches sociales ne pouvaient partager les mêmes aspirations une fois le pays libéré. L’enjeu était maintenant de savoir à qui allait profiter l’indépendance […] Aux classes laborieuses qui avaient versé le plus lourd tribut … ? […] A la petite bourgeoisie qui avait fourni l’essentiel de l’encadrement de l’ALN ? […] C’est la petite bourgeoisie des villes et des campagnes qui va former la composante sociale principale du régime socio-politique qui voit le jour à l’indépendance. Cette composante permit l’application de nombreuses mesures sociales favorables aux travailleurs durant les deux premières décennies de l’indépendance. » Ce que n’accepta pas la bourgeoisie algérienne : « …il suffit de lire les critiques acerbes formulées contre le régime Boumediène par Ferhat Abbas, le Président du GPRA, entre 1958 et 1961, cette personnalité défendait sur le plan économique une conception qui revenait à refuser l’industrialisation et à maintenir l’Algérie dans les liens de dépendance néo-colonialiste […] Il suffit aussi de se rappeler le contenu antisocialiste du manifeste qu’il avait signé en 1976 en compagnie de Ben Khedda, 2e président du GPRA… »

A défaut d’une telle analyse, le spectateur peut être amené à penser que ces luttes n’étaient que le résultat d’ambitions personnelles ou pire, le reflet d’une incapacité congénitale du peuple algérien à prendre son destin en main, comme le prétendaient les racistes.

Le documentaire nous montre à la fois l’enthousiasme populaire au moment de l’indépendance et le déchainement criminel – les images sont terribles - de l’OAS et des partisans de l’Algérie française qui mettent le pays à feu et à sang, entraînant le départ de nombreux « pieds noirs ». On est ému de revoir et d’entendre l’allocution du Président Ben Bella, le 8 octobre 1962, lors de l’admission de l’Algérie à l’ONU.  Les acquis et les grandes réalisations de Ben Bella et de Boumediène sont mis en valeur : l’exploitation autogérée des domaines agricoles abandonnés par les colons ; le tour de force que constituèrent la réussite des labours et  la rentrée des classes à l’automne 1962 ; le lancement d’une « industrie industrialisante » dans un pays qui en était dépourvu; les politiques de santé et d’éducation ambitieuses mises en œuvre alors que sévissaient des fléaux comme la tuberculose et que 10% à peine des petits algériens étaient scolarisés ; la nationalisation des hydrocarbures en 1971… Un régime autoritaire donc, voire dictatorial, qui emprisonna et tortura Bachir Hadj Ali, le secrétaire général du PCA (ce que ne mentionne pas le documentaire) mais qui avait « une vision d’avenir, garantir l’indépendance économique de l’Algérie. » comme nous le dit Mme Drif-Bitat.

Le Président Boumediène décède le 27 décembre 1978. C’est son plus proche collaborateur Abdelaziz Bouteflika qui prononce l’éloge funèbre pour ses obsèques, mais celui-ci sera écarté des candidatures à la présidence et c’est Chadli Bendjedid qui, après un intérim de Rabah Bitat, sera désigné. Hervé Bourges rappelle que sous l’ère de Chadli est opéré le tournant néo-libéral, que l’économie privée est privilégiée et les islamistes encouragés. Avec la chute des cours mondiaux du pétrole, les difficultés sociales se font jour et l’effervescence qui grandit est récupérée par les islamistes. La manifestation du 5 octobre 1988 est réprimée dans le sang. Le Général Nezzar affirme pourtant avoir donné l’ordre de ne pas tirer. C’est la fin du parti unique et l’ouverture au multipartisme. De nombreux journaux fleurissent. Des partis se créent. « Des espaces de liberté qui n’existaient nulle part en Europe », remarque Redha Malek. Chadli autorise le Front Islamique du Salut (FIS) et reçoit ses dirigeants leur apportant ainsi une caution. Les images, inédites, de la montée en puissance du FIS jusqu’à ses victoires électorales de 1991 et 1992, sont saisissantes. Le 11 janvier 1992, Chadli démissionne et il est remplacé par Mohamed Boudiaf qui était en exil au Maroc. Boudiaf engage la lutte contre la subversion islamiste et contre la corruption. Il est assassiné quelques mois plus tard d’une balle dans le dos par un de ses gardes du corps, au cours d’un meeting à Annaba. La scène a été filmée. Elle est diffusée dans le documentaire. Succédant à Ali Kafi, Liamine Zeroual est nommé chef d’Etat le 30 juin 1994. Les gouvernements des pays occidentaux incitent l’Algérie à négocier avec les islamistes. Le 13 janvier 1995, à l’initiative de la communauté catholique de Sant’Egidio, une plate-forme est signée à Rome, par 8 partis dont le FLN, le FFS, le PT et le FIS, qui attribue la responsabilité des crimes à l’Etat algérien et exige la légalisation du FIS. Le pouvoir algérien rejette cette plate-forme et arme les patriotes pour lutter contre le GIA. Le Ct Azzedine affirme avoir, pour sa part, armé 4 000 patriotes sur les 250 000 qui reçurent des armes. Curieusement les témoignages reproduits par le documentaire, notamment celui de la secrétaire générale du Parti des travailleurs (trotskiste), tendent plutôt à justifier Sant’Egidio.    Liamine Zeroual est élu Président de la République le 16 novembre 1995 avec 61,34% des voix.  Il avait tenté des négociations secrètes avec les dirigeants du FIS qui n’ont pas abouti. Ses dirigeants, Ali Belhadj notamment, appellent ouvertement à la lutte armée contre le pouvoir. Il sera emprisonné ainsi que Abassi Madani et, lors d’un meeting où se presse une foule considérable, on assiste à cette scène hallucinante, du fils de Belhadj, âgé de sept ans, appelant  au micro à prendre les armes…Le combat contre les tueurs islamistes est intensifié. La longue nuit de la décennie noire, la décennie de sang fit entre 150 et 200 000 morts. Les nombreux témoignages dénoncent les affirmations mensongères sur une implication de l’Etat, des Services et de l’Armée, dans les crimes horribles commis par le GIA (Groupe Islamique Armé), mais n’écartent pas l’hypothèse que des « dépassements » aient été commis au cours de la répression. Des camps d’internement, dont le documentaire nous montre des images, ont été créés dans le sud de l’Algérie où ont été enfermés, sans jugement, des milliers de suspects. «Nous étions bien seuls, au cours des années noires. » nous dit Mme Toumi. Avec l’élection en 1999 d’ Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République, parallèlement à la répression des groupes armés, une politique de Réconciliation nationale sera progressivement mise en œuvre, qui sera  approuvée par référendum en 2005. L’Algérie a depuis retrouvé la paix intérieure et de grands travaux sont lancés dont certains sont désormais achevés : l’autoroute Est-Ouest, le métro d’Alger, l’alimentation en eau potable, des logements, beaucoup de logements pour répondre aux besoins d’une population très jeune. Sous l’impulsion du Président Bouteflika, l’Algérie change et elle change vite. Hervé Bourges note qu’ Abdelaziz Bouteflika est populaire dans son pays.

Ce documentaire met en valeur les acquis de l’indépendance et les évolutions actuelles qu’il juge positives. Réalisé par une personnalité d’une telle qualité et qui, en raison de son âge, n’a plus d’ambitions, il mérite attention. Il est en profond décalage avec  l’image diabolisée généralement donnée de l’Algérie. Je ne suis donc pas surpris des commentaires acides de certains journalistes, français notamment.

Au total, « L’Algérie à l’épreuve du pouvoir » est une contribution utile à l’amitié entre nos deux peuples et nos deux pays.

Bernard DESCHAMPS

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