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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 15:03

 

 Abstentionnistes, le premier parti
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Indépendance day-Algeria

 

 

 

Le président de la République est confronté à la nécessité de demander à l’ensemble du corps électoral de participer massivement  et de trancher. C’est certes un outil stratégique, mais c’est aussi un test de confiance dans lequel l’ensemble du régime se trouve engagé. Depuis, les Algériens ne peuvent pas ouvrir la presse, regarder la télévision, écouter la radio sans qu’une référence à l’élection soit faite. Décidément, tout est bon pour inciter les Algériens à aller voter. Après les SMS, les affiches et panneaux électoraux, les discours, la mobilisation des artistes, voilà les prêches dans les mosquées qui, autrefois, étaient des lieux où  était strictement interdit l’exercice de la politique (apparemment uniquement pour certains).

«La mosquée ne peut être isolée du dynamisme politique que connaît le pays», a expliqué Ada Fellahi, conseiller auprès du ministre pour les Affaires religieuses !
À moins de trois semaines de l’élection, les candidats et leurs états-majors veulent mobiliser les électeurs pour éviter une abstention qui pourrait s’avérer d’une ampleur sans précédent.
Mais combien seront-ils, ceux qui y croient encore et veulent bien aller voter le 10 mai ? On peut globalement considérer que l’électorat se  répartira de façon inéquitable entre quatre grandes catégories :  
- la première catégorie, constituée principalement des personnes âgées, composée elle-même de deux parties : la première est constituée par ceux qui ont toujours voté, pour qui le vote constitue un véritable devoir auquel ils ne dérogent que rarement ; quant à la seconde, il s’agit des personnes qui votent  beaucoup plus par peur des représailles de l’administration que par conviction d’un acte ou d’un choix délibéré. Cette première catégorie vote  généralement  pour le parti au pouvoir ;
- les militants et leurs proches, sympathisants constituent la seconde catégorie, votant chacune pour les candidats du parti auquel ils appartiennent ;
- la troisième catégorie, peu nombreuse, est constituée des gens ayant bénéficié récemment de l’aide de l’Etat (logements sociaux, dispositif Ansej…). Cette catégorie vote  également pour le parti au pouvoir ;
- la quatrième et dernière catégorie, ce sont les abstentionnistes, de loin les plus nombreux, dédaigneux vis-à-vis de toute manifestation du politique et dont le volume ne cesse de croître.

Le 10 mai se reproduira ce que plusieurs observateurs des médias, du monde politique ou scientifique pronostiquaient avant le scrutin sans grand risque d’être démentis : l’abstention aux élections législatives sera particulièrement élevée.
C’est devenu une habitude, les élections n’intéressent pas les Algériens. Mais pourquoi devraient-elles les intéresser ? Est-il vraiment utile de voter sous ce régime, où les élus n’ont qu’une marge de manœuvre symbolique ? A quoi sert le vote, pourquoi s’encombrer avec une Assemblée très coûteuse pour les contribuables si le Président peut légiférer par ordonnance ?
En effet, l’abstention n’a pas cessé de progresser au fil des scrutins et concerne tous les types d’élections. Mais les scrutins législatifs sont encore davantage touchés que les autres.

Les Algériens ne se préoccupent plus suffisamment de l’intérêt général, ce qui explique l’abstention. Peut-être ne sont-ils pas entraînés par la dynamique d’un projet politique qui corresponde à leurs aspirations ?
Les programmes (la majorité des partis se prétendant de celui du Président) sont le plus souvent généraux et peu distinctifs, très peu lisibles pour les électeurs. Tout cela ramène le caractère compétitif du scrutin à des généralités peu concrètes pour les citoyens.
Nous ne voyons pas actuellement de projets chiffrés avec des échéances qui soient offerts par les partis politiques. Tous les prétendants cherchent plutôt à sauvegarder leur pouvoir ou à essayer de gagner une place au sein de l’hémicycle (pour les nouveaux) qu’à prendre des initiatives qui pourraient leur valoir quelques inconvénients électoraux. Le militantisme et le dévouement, ces grandes qualités sont désormais moins répandues aujourd’hui que par le passé au sein des partis.

«Je ne vois pas comment quelqu’un, parmi les 38 listes en présence à Alger, pourrait valablement me représenter.» Ce sont là les paroles d’un jeune, attablé avec trois autres, dans un café pour justifier son choix de s’abstenir le 10 mai.
Les chefs de certains partis politiques soumettent les candidats désireux d’être en tête de liste électorale à une contribution financière allant de 100 à 500 millions de centimes. Ceci concerne notamment les formations de Moussa Touati et de Bouguerra Soltani, qui troquent ainsi leur statut de leader politique contre celui de vendeurs de postes de députés. Les listes de candidats elles-mêmes sont désormais composées comme des cocktails propres à entretenir la confusion (que le parti soit de tendance nationaliste, islamiste, affairiste ancien adhérant à un parti politique ou indépendant) : il y a souvent sur les listes dites nationalistes  des hommes islamistes et vice-versa. «C’est mon droit. C’est aussi le mien de leur refuser mon suffrage.»

En effet, les jeunes n’y croient plus. Ils ne croient plus aux solutions politiques. Les chefs en tête sont, autant que les autres, accusés de rechercher le pouvoir sans véritablement se préoccuper du sort du jeune et de son vécu.
La dictature du politiquement correct a débouché sur l’abandon du mérite au profit des quotas régionalistes et des affairistes. Pratiquement tous  les partis, qu’ils soient de tendance islamiste, nationaliste ou démocratique, ont proposé aux électeurs des listes quasi identiques. De quoi inciter les plus blasés ou les plus lucides à rester chez eux !
Le nombre important de citoyens qui vont s’abstenir, voter nul ou blanc, confirmeront  une nouvelle fois un rejet massif des institutions dites «représentatives» et des politiques menées depuis plusieurs années par tous les gouvernements, politiques menées au profit des plus puissants, au profit des classes possédantes et dirigeantes.

Depuis plusieurs années, une part grandissante de l’électorat est devenue allergique à  l’ensemble de la classe politique qui n’a cessé d’apparaître chaque jour plus éloignée des préoccupations des citoyens.
Peut-on être intéressé par la chose politique lorsqu’on possède une licence et qu’on est chômeur  depuis plusieurs années, qu’on vit  reclus chez ses parents, désœuvré, dépressif et suicidaire, obsédé par son inutilité dans la société et le vide de son existence ?
Combien y a-t-il de personnes qui souffrent seules, en silence, de cette fracture sociale et en supportent seules la violence ? Aujourd’hui, on peut même avoir un travail et être pauvre, on est face à l’explosion de la précarité.
Que doit-on contester, la politique de l’économie de marché ou simplement la forme libérale de sa régulation ? Mais pourrons-nous nous contenter de dénoncer l’un sans toucher à l’autre ?  

Le pouvoir d’achat et l’emploi restent au cœur des préoccupations des Algériens, comme l’a été en son temps la sécurité.
L’abstention est ici une démarche civique : elle vise à rappeler que pour que la démocratie représentative fonctionne, il faut que les candidats et les élus aient la volonté de représenter leurs électeurs, non de les trahir.
Les hommes politiques, ou les leaders de partis qui se transforment à l’occasion des consultations électorales en machine à promesses, désormais, ne font plus recette chez le citoyen.
Loin d’être un «non-acte» de démissionnaire, l’abstention consciente est un acte responsable de refus d’un système de domination où le droit de vote constitue l’acte public d’allégeance du plus grand nombre au pouvoir de quelques uns. L’histoire récente a montré combien le rituel électoral, qui devait garantir la liberté et les moyens de vie pour chacun d’entre nous, n’a fait que renforcer le pouvoir d’une caste de possédants et l’exploitation de l’immense majorité des hommes.
Mais qu’en est-il des sondages dans cette période préélectorale ? Lorsque l’on sait que les sondages d’opinion, outre leurs vertus scientifiques pour l’étude des processus électoraux, peuvent jouer un rôle important pour améliorer la gouvernance en permettant aux «sans-voix» d’exprimer leur point de vue et de peser sur l’orientation des politiques publiques. Leur vocation première est de décrire des tendances.

Jusqu’à présent, il n’y a qu’El Watan qui ait eu le mérite de commander et de publier le seul sondage réalisé, qui donnait un  taux d’abstention de 38%. Cependant, nous ne pouvons pas nous fier aux résultats de ce sondage. Ses concepteurs, en omettant volontairement de publier le nombre de personnes interrogées, les ont  discrédités.
Selon les estimations recueillies ici et là (auprès  des rares instituts et bureaux d’études), moins d’un tiers  des électeurs vont se rendre  aux urnes  le 10 mai pour élire leurs députés. Ce n’est pas simplement un véritable camouflet infligé aux prétendants à la députation, mais aussi à la classe politique dans son ensemble.
Les élections législatives du 10 mai seront marquées beaucoup plus par l’abstention record que par la victoire ou la défaite de la coalition islamiste. Elles montreront une fois de plus le fossé qui sépare l’opinion et la classe politique.
Pour la troisième fois consécutive, lors des élections législatives de cette dernière décennie, les électeurs inscrits sur les listes électorales qui ne se rendront pas aux urnes formeront «le premier parti de l’Algérie».


Okba Khiar. Enseignant à l’ENSSP, ayant fait la conception et la réalisation de 126 enquêtes et sondages d’opinion dont 19 publiés par les quotidiens El Watan (8) , Liberté (7) , El Khabar (4).

 

 

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