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26 décembre 2020 6 26 /12 /décembre /2020 09:10

UNE PERSONNALITÉ *

   La personnalité et le parcours d’Abdelaziz Bouteflika sont en définitive  infiniment plus complexes que l’image réductrice communément admise.

   Le jeune étudiant d’Oujda, qui s’engagea très tôt dans le mouvement indépendantiste et interrompit ses études pour répondre à l’appel du Front de Libération nationale, était à l’évidence imprégné de valeurs fortes qui le portèrent à se dépasser. Car il n’y avait que des coups à prendre à se dresser en 1955 contre l’occupant colonial doté à l’époque d’une des premières armées du monde. Il fallait avoir foi en l’avenir et être confiant en la force de son peuple pour imaginer une victoire prochaine fort improbable.

   Comment le flamboyant étudiant d’Oujda fut-il remarqué par l’homme de Guelma, l’austère Houari Boumediene qui commandait l’armée des frontières ? Ils étaient certes, à quelques années près, de la même génération, Boumediene était né en 1932 et Bouteflika en 1937, mais tout les opposait, l’un était issu d’une famille de l’Ouest, modeste mais relativement aisée, l’autre était né dans une famille de paysans pauvres. À l’évidence les motivations premières du jeune Bouteflika n’étaient pas sociales mais patriotiques. Le nationalisme et une inextinguible soif de dignité dans une société coloniale qui les considérait comme des sous-hommes, furent le ciment de leur confiance réciproque.

   Confiance qui conduisit Abdelaziz Bouteflika à soutenir le colonel Houari Boumediene lors du coup d’état militaire – le « redressement révolutionnaire » – du 19 juin 1965 qui déposa Ahmed Ben Bella, pourtant un homme de l’Ouest comme lui.

   Cet attachement à la patrie algérienne sera un des fils conducteurs de son existence. Doté d’une vive intelligence et d’un sens inné du compromis, ses qualités personnelles seront appréciées de Houari Boumediene qui lui confia des missions délicates comme celle d’aller rencontrer clandestinement Aït Ahmed, Ben Bella, Bitat, Boudiaf et Khider détenus au château d’Aulnoy, en région parisienne, en 1961, afin de s’assurer de leur soutien à l’indépendance.

   Son sens de la nuance, son intelligence tactique, le désigneront pour succéder à Mohamed Khemisti (qui avait effectué ses études à Montpellier) au poste de ministre des Affaires étrangères à la suite de son assassinat le 5 mai 1963. Ses qualités de diplomate seront unanimement reconnues. Alger devint la Mecque des Révolutionnaires.

   Le Président Boumediene avait-il des secrets pour son ministre des Affaires étrangères ? Selon ses proches, Abdelaziz Bouteflika fut très irrité quand il apprit en 1997, par un article du journal français Le Nouvel Observateur, l’accord passé secrètement le 27 mai 1967 entre l’ambassadeur de France et le commandant Abdelkader Chabou, secrétaire général du ministère algérien de la Défense, prorogeant de cinq ans l’accord pour le maintien du centre de B2-Namous, un centre d’essais d’armes chimiques de l’armée française. La dépollution de ce site fera partie des accords signés par les présidents Bouteflika et Hollande lors de la visite d’État de ce dernier en décembre 2012.

  Élu Président de la République algérienne démocratique et populaire en 1999 – alors que la guerre civile n’était pas terminée – ses décisions politiques seront marquées par son aptitude au compromis.

   Convaincu de la supériorité de l’économie de marché sur l’économie « dirigée », il poursuivra la privatisation de certains secteurs économiques, entreprise dans les années 80, s’opposera à certaines d’entre-elles et reprendra le contrôle du système bancaire et de plusieurs entreprises stratégiques. Afin de préserver l’indépendance économique de l’Algérie ? Pour disposer d’une manne financière afin d’aider les entreprises privées à se développer ? Afin d’acheter la paix sociale ? Vraisemblablement pour toutes ces raisons. Il « arrosera » généreusement les entrepreneurs jugés dynamiques, sans oublier ses amis, pour favoriser l’émergence et l’essor d’une bourgeoisie algérienne, accordant dans le même temps des aides financières généreuses aux jeunes de condition modeste aspirant à monter leur propre entreprise. Il sollicitera les investissements étrangers en leur imposant la règle du 49/5175.

   La Loi de finances complémentaire pour 2020, votée par l’APN le 31 mai 2020, a supprimé cette règle pour plusieurs secteurs économiques.

   Nationaliste sourcilleux, il refusera de participer aux opérations militaires occidentales, mais collaborera avec les grandes nations dans la lutte contre le terrorisme. Jaloux de l’indépendance de l’Algérie et n’acceptant aucune ingérence de l’ancienne puissance coloniale, il fera cependant confiance aux médecins français et choisira de se faire soigner en France. Président d’un État héritier d’un coup d’État militaire, il soumettra l’armée à l’autorité du pouvoir civil tout en prenant en compte ses avis. À la tête d’un État, constitutionnellement autoritaire, il mettra progressivement un terme aux brutalités policières contre les manifestations populaires. Alors que la peine de mort est maintenue dans le code pénal, elle ne sera plus appliquée. Il acceptera l’existence d’une presse écrite et audiovisuelle iconoclaste et souvent agressive à l’égard du pouvoir, tout en lui marchandant le soutien matériel de l’État et la publicité des entreprises publiques. Il tolérera la condamnation de journalistes à la prison, mais en fera libérer plusieurs centaines dont Mohamed Benchicou en 2006. Attaché à l’unité de la nation algérienne, il se démarquera de la répression du « printemps berbère » des années 80, érigera amazigh en langue  constitutionnelle enseignée dans les écoles publiques, et il fera de yennayer une journée chômée et payée à partir de 2018. Musulman respectueux des rites de l’islam, il n’en fit pas moins magnifiquement rénover Notre-Dame d’Afrique, la Basilique de Saint-Augustin et Notre-Dame de Santa-Cruz.

   Mais c’est sous son « règne » que se développèrent de grands scandales financiers.

   Et il fut l’homme de la paix retrouvée après la terrible et sanglante épreuve de la décennie noire. Dans un pays fracturé, où les familles elles-mêmes étaient divisées, il fallait au chef de l’État une grande autorité morale pour faire accepter la Charte pour la Paix et la Réconciliation nationale. Abdelaziz Bouteflika avait cette autorité sanctionnée par les élections. Il est de bon ton de gloser sur la fraude qui expliquerait les scores élevés du candidat Bouteflika. Celle-ci a existé mais elle n’a pas eu l’ampleur que prétendent celles et ceux qui chez nous n’ont jamais accepté l’indépendance de l’Algérie. Des députés de l’opposition ne sont-ils pas élus à l’Assemblée nationale ?

   Plongé dans le hirak, une des choses qui m’ont le plus surpris, est l’affection dont témoignaient les manifestants à l’égard de leur vieux président, alors qu’ils s’opposaient à son éventuel 5e mandat. « Qu’il se repose, il l’a bien mérité ! » me disait-on. Ce peuple fier souffrait de voir son président autrefois si fringant, tassé dans un fauteuil roulant, les yeux hagards. Ils souffraient pour lui et pour l’image que cela renvoyait de leur pays à l’étranger. Qui ne comprend pas cela n’a rien compris à la psychologie algérienne.

   Hervé Bourges, l’ancien patron de l’audio-visuel français, un grand ami et fin connaisseur de l’Algérie, récemment décédé, formulait cette opinion qui nous est rapportée par son ancien collaborateur Jean-Claude Thandt : « Le Président Bouteflika a mis fin, me dit-il, à une guerre de près de dix ans contre le terrorisme islamique dans les années 90, un conflit qui a fait près de deux cent mille victimes et mis en oeuvre une politique de réconciliation ajoutant, il ne faut pas sous-estimer, non plus, la croissance de l’économie algérienne de ces dix dernières années même si elle doit affronter aujourd’hui les conséquences de la chute du pétrole. Il ne faut pas, me dit-il, non plus oublier le recul de 20 % du taux de pauvreté en vingt ans même si le chômage touche aujourd’hui encore 10 % de sa population. »

   Adversaire du colonialisme français, son destin n’est pas sans rappeler celui du général de Gaulle, l’ennemi de l’Allemagne hitlérienne. L’un et l’autre, après avoir déposé les armes furent des artisans de la réconciliation et, l’un et l’autre, sur la fin de leur vie, furent poussés à la démission… Il ne fait pas de doute que les passions apaisées, quand le temps et l’histoire auront fait leur oeuvre, le rôle de celui qui fut un des derniers grands dirigeants du Tiers-Monde, sera scruté objectivement, avec, comme pour tout être humain, ses zones d’ombre et de lumière…

Bernard DESCHAMPS, 12 juin 2020.

 

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