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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 08:15

   Des amis catholiques m'ont signalé cet ouvrage édité par Karthala en février 2020 avec une préface de Mgr Henri Teissier. 

   C’est un ouvrage très dense de 534 pages. Structuré en trois grandes parties, la première traite de  de l’Eglise catholique dans l’Algérie nouvelle à partir de 1962, avec une déclinaison de ses diverses actions, culturelles, éducatives, sociales et internationales. La seconde partie est une somme considérable de témoignages et la troisième, en plus du parcours de trois évêques emblématiques, le Cardinal Léon-Etienne Duval, Mgr. Jean Scotto et Mgr. Pierre Claverie, consacre un chapitre aux Eglises protestantes et un chapitre à la Béatification le 9 décembre 2018 des 19 martyrs chrétiens de la « décennie de violence ».

    Parmi les défis auxquels les chrétiens furent confrontés, certains avaient une dimension humaine universelle. Ainsi de l’attitude à adopter en 1962 à l’égard  du nouvel Etat indépendant ; puis, pendant les années de terreur « islamiste » de l’angoissante question: Rester ou partir ? » D’autres, tels que le dialogue entre Chrétiens et Musulmans et la question du prosélytisme, ont une dimension spécifique qui, au-delà des chrétiens, interpelle tous les militants de quelque obédience que ce soit. D’où l’intérêt de cet ouvrage y compris pour celles et ceux « qui ne croient pas au Ciel».

    L’Eglise catholique d’Algérie était en 1962 dans une situation singulière. « Née avec la conquête coloniales » (P.7), la majeure partie avait accompagné sinon toujours appuyé la colonisation depuis 1830. Une autre partie et non des moindres avait cependant été aux côtés des combattants pour l’Indépendance. Le Cardinal Duval fut un des premiers en 1955 à dénoncer la torture. Son engagement ainsi que celui de Mgr. Scotto, de Mgr. Claverie et de Mgr. Henri Teissier, notamment, étaient connus et appréciés par de larges fractions du peuple algérien. « L’Eglise d’Algérie de l’indépendance – écrit un des auteurs -  hérite certainement davantage du processus de décolonisation que du colonialisme triomphant. » (P.25). Ce qui conduit à la  qualifier d’ »Eglise de la rupture et de la continuité.»

   « Eglise d’un peuple musulman », selon l’expression de Mgr. Teissier, elle se veut au service de l’Algérie « En solidarité avec elle, à son service, dans le dialogue de la vie quotidienne et dans la prière. » (P.77) Elle  va donc s’inscrire naturellement et résolument en 1962 dans une démarche constructive avec la volonté de contribuer au développement et à l’essor de la jeune République. Y compris dans le domaine de la politique extérieure. Ouvertement tiers-mondiste, Mgr. Duval sera par exemple sollicité en 1981  par l’Etat algérien dans sa médiation pour faire libérer les 52 otages américains détenus en Iran. Cette période euphorique a connu un refroidissement en 1976 lors de  la nationalisation de l’enseignement. Mais l’Eglise catholique respectera la législation algérienne et continuera d’avoir une attitude positive. Elle respectera la loi n° 62-157 du 31 décembre 1962 qui interdit tout prosélytisme aux cultes religieux autres que musulman. Il ne s’agissait pas pour l’Eglise catholique uniquement d’une position d’opportunité politique. « Témoigner auprès d’eux  (des musulmans, ndlr) d’une présence chrétienne ne consiste pas à chercher à les convertir, mais plutôt à partager leur humanité, être avec eux dans le respect de leur foi et le souci du dialogue. »(P.324) Elle fut confortée dans cette orientation par le Concile  œcuménique Vatican II (Rome, 1962-1965).

  De nombreuses pages sont consacrées à l’ouverture libérale des années 80 ; à l’arrêt du processus électoral en 1992 et à « la décennie de violence ».

    Comment l’Eglise d’Algérie a-t-elle vécu ces années?

   Les témoignages recueillis par les auteurs et une interview de Mgr. Henri Teissier apportent un éclairage utile sur cette période et quelques révélations.

    Les manifestations d’octobre 1988 et l’ouverture politique qui en résulta avait suscité l’espoir de l’avènement d’une « société pluraliste ». Certains pourtant, comme le Dr. Pierre Chaulet, s’interrogeaient sur l’orientation idéologique qu’allaient prendre ces manifestations. Très vite, les courants islamistes radicaux prirent le pas sur les courants progressistes et le 27 décembre 1991, 188 députés du Front Islamique du Salut (FIS) furent élus, contre 25 du Front des forces Socialistes (FFS) et i5 du Front de Libération Nationale (FLN), le parti au pouvoir depuis 1962. Le processus électoral fut alors interrompu par l’Etat algérien. Le deuxième tour de l’élection législative  n’eût pas lieu.

    L’interview de Mgr. Henri Teissier sur ces années de crise  est à cet égard pleine d’enseignements. Des pressions furent exercées par le FIS pour obtenir le soutien de l’Eglise catholique. Un conseiller de Madani fut dépêché auprès de l’archevêque qui rejeta leurs propositions et rompit toute relation. Mgr. Henri Teissier  désapprouvera en 1995, la Plate-forme de Sant’Egidio qui dédouanait le Front Islamique du Salut de ses crimes dont elle faisait porter la responsabilité sur l’Etat algérien. Cette plate-forme avait été signée par la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme (LADDH), le Front de libération nationale (FLN), le Front des forces socialistes (FFS), le Front islamique du salut (FIS), le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA, Ahmed Ben Bella ), le Parti des travailleurs (PT, trotskiste), le Mouvement de la renaissance islamique (Ennahda) et Jazaïr musulmane contemporaine. Comme on le sait, elle fut rejetée par l’armée et l’Etat algérien.

    A partir de 1993, les assassinats se multiplièrent frappant des journalistes, des militants politiques, des militaires, des familles entières dont des enfants. Parmi les victimes, des chrétiens frappés en tant que tels : les moines du monastère de Tibhirine les 26/27 mars 1996 et au mois d’août de la même année, Mgr. Claverie, l’Evêque d’Oran. La question alors se posera : « Faut-il persévérer jusqu’au martyre »? La plupart choisirent librement de rester en Algérie.

    19 martyrs catholiques seront béatifiés le 9 décembre 2018. La cérémonie eût  lieu à Notre-Dame de Santa Cruz à Oran en présence du délégué du Pape François et des représentants de l’Etat algérien, ce qui constitua, pour la première fois dans un pays à majorité musulmane, une reconnaissance de fait des droits des chrétiens.(P.215)

   Un ouvrage à lire absolument, que l’on soit ou non croyant.

Bernard DESCHAMPS 

6 septembre 2020

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