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7 juin 2020 7 07 /06 /juin /2020 14:44

par Bernard Deschamps

   L’élimination le 3 juin du chef d’AQMI au Sahel, par l’armée française avec l’aide du renseignement américain, est abondamment commentée par les médias. « Un succès majeur pour l’armée française.», écrit Le Point. La mise hors combat d’un chef terroriste est évidemment un coup dur pour son organisation. Mais cela ne peut faire oublier l’échec de l’option militaire au Sahel qui, depuis l’opération Serval lancée en janvier 2013 par François Hollande, suivie de l’opération Barkhane en cours, n’a pu enrayer la montée de la violence et apparait au regard des populations autochtones comme une ingérence étrangère qui  alimente les ralliements aux groupes terroristes.

  Le terreau sur lequel prospère le terrorisme est en effet la persistance du retard économique et de la misère  et la négation des spécificités culturelles de cette région. Voici ce que déclarait le 25 septembre dernier, Antonio Guterres, le Secrétaire général de l’ONU (1): « Je crains que nous n’ayons collectivement échoué à enrayer les causes profondes de la crise – la pauvreté, les failles de gouvernance, l’impunité – qui nourrissent la montée de l’extrémisme violent. Les groupes terroristes instrumentalisent les conflits locaux et se positionnent en défenseurs des communautés », a-t-il ajouté.  « Tout cela est aggravé par le changement climatique. La raréfaction des ressources naturelles exacerbe les tensions. Au Nigéria, les heurts entre éleveurs et agriculteurs ont l’année dernière fait plus de victimes que Boko Haram ».

  Selon lui «  partout, ce sont les civils qui en payent le prix. Dans les seuls pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), le nombre de morts civils entre 2012 et 2018 a été multiplié par quatre. Plus de 5 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire, plus de 4 millions ont été déplacées, 3 millions d’enfants ne sont pas scolarisés et près de 2 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire. » Il a estimé que « ces efforts devaient d’abord être centrés sur le front politique »

  Ce n’est pas l’orientation retenue par Emmanuel Macron qui, le 13 janvier  a réuni à Pau les responsables du G5 pour intensifier les opérations de guerre.

   Les groupes armés qui ont fait allégeance à AQMI n’étaient pourtant pas à l’origine radicalisés. La plupart ont tenté de faire valoir pacifiquement leurs revendications en passant des accords avec les gouvernements en place. Ceux-ci ne respecteront pas la parole donnée.

  Le 26 mars 1991, est conclu l’Accord de Tamanrasset entre le  Mali et Ansar Dine.

  Voici comment le Nouvel Observateur (2) décrivait le chef d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali : « 53 ans […] ancien bassiste du célèbre groupe Tinariwen […] militaire formé en Libye, il est envoyé par Kadhafi pour faire la guerre au Liban contre Israël (1980-1982) avant de diriger les opérations commandos contre l'armée tchadienne […] il connaît tout du désert, sait se battre et vaincre. Iyad Ag Ghali est le leader charismatique, notable et chef de guerre, une icône, une légende, celui devant qui tous les Touaregs, même les plus bouillants, s'inclinent.» Ansar Dine « apparait comme le mouvement clé de la guerre du désert […] avec ses trois mille hommes armés, sa nature exclusivement touarègue, sa légitimité historique, un chef charismatique et des tribus fidèles. »

  En 2002, Iyad Ag Ghali servira de médiateur pour faire libérer 32 touristes enlevés à Djanet en Algérie.  « Le fondateur d’Ansar Dine était en effet médiateur, chargé de libérer les otages occidentaux. D’ailleurs c’est lui-même en personne qui a négocié la libération de l’humanitaire Pierre Camatte, premier français enlevé au Mali, à Ménaka le 26 novembre 2009, avant d’être relâché le 23 février 2010, par Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Selon les médias suisses, il a aussi été la clé de la libération de nombreux otages helvétiques en 2003, 2009 et 2012. »(3)   

  En 2006, nouvelle rébellion, nouveaux accords et nouvel échec.

  Le 15 mai 2015 est signé L’Accord pour la Paix et la Réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger, à l’initiative de l’ONU et sous la médiation de l’Algérie en raison de ses bonnes relations avec les Etats voisins et avec les groupes touaregs. Accord conclu entre l’Etat malien et la « Coordination des mouvements de l’Azawad » (CMA) qui regroupait le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA), le Haut conseil pour l'unité de l'Azawad (HCUA), une aile du Mouvement arabe de l'Azawad (MAA). 

   Le principal signataire, le MNLA « est né de la fusion entre le MNA (Mouvement national de l’Azawad) et le MTNM (Mouvement touareg du Nord Mali). Les deux mouvements, pacifique pour le premier, armé pour le second, se sont réunis du 7 au 15 octobre 2011 afin d’œuvrer à la création d’une nouvelle organisation politique touareg, soucieuse d’asseoir les revendications de tous les Touareg de l’« Azawad […] Le MNLA est l’héritier d’une longue histoire conflictuelle entre Touareg du nord-Mali et gouvernement malien. […] depuis trente ans, on discute avec le gouvernement, on signe des accords, mais ils restent sans effet », déclare le président du bureau politique du MNLA. Revendications qui se sont traduites depuis l’indépendance du pays en 1960 par trois rébellions touareg : en 1963, en 1990 et en 2006. En 1962-1963, la première rébellion touareg est durement réprimée par l’armée malienne et le mouvement est affaibli. Ce n’est qu’en 1990 que les combats reprennent, amenant la signature en 1991 des accords de Tamanrasset et du Pacte national en 1992. »(4)

  Ces accords décident tous de la fin des opérations armées et prennent en compte les revendications économiques, sociales, culturelles et politiques des populations défavorisées.

  L’Accord de Tamanrasset de 1991 :

« ARTICLE 1er : Il est mis fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l'ensemble du territoire et principalement dans les 6è et 7è régions du Mali le 06/11/91 à 14 heures. ARTICLE 2 : Les deux parties s'engagent à interdire tout recours aux actes de violences, collectifs ou individuels.  Toute action clandestine ou contraire à l'ordre publié doit prendre fin ainsi que toute infiltration d'éléments armés venant de l'extérieur.

Les deux parties ont convenu que les populations des trois régions du nord du Mali gèreront librement leurs affaires régionales et locales par le biais de leurs représentants dans des assemblées élues, selon un statut particulier consacré par la loi. 

Dans ce cadre, les assemblées locales constituées d'un organe délibérant et d'un organe exécutif, règlementent dans tous les domaines liés à leurs spécificités en matière économique, sociale et culturelle.

 Ces assemblées élisent en leur sein leurs représentants quui se constituent en un conseil consultatif régional chargé de délibérer sur toutes questions intéressant les trois régions.

 Dans le cadre du développement régional, 47,3% des crédits du quatrième programme d'investissement seront affectés à ces trois régions. »

   En 2015, l’Accord d’Alger se prononce sans ambiguïté contre « le terrorisme et la criminalité transnationale organisée.» (Préambule et Titre III, Chap. 11) et il précise les conditions du désarmement, de la démobilisation, de la réinsertion des combattants et de leur intégration dans l’armée nationale. (Titre II, Chap.8, 9, 10 et Annexe 2/ II et III).

  Il reconnait l’appellation Azawad (zones saharienne et sahélienne du Nord- Mali  habitées par les touaregs) et entend dans le cadre de « l’unité nationale, respecter la diversité humaine caractéristique de la Nation malienne […] éthique, culturelle, géographique, socio-économique […] socio-historique. » (Préambule et Titre I, Chap.1, Art.1). Il insiste sur les décisions qui devront être appliquées pour «  une plus grande représentation des populations du Nord au sein des institutions nationales.» (Préambule et Titre I, Chap. 2, Art. 15). Il énumère les politiques à mettre en œuvre dans les domaines économique, social, éducatif, culturel afin de faire reculer le sous-développement du Nord dont on sait qu’il est le terreau du terrorisme. Afin de ne laisser aucun intervalle à une interprétation restrictive, il décide de la création d’une Zone de développement des régions du Nord-Mali, avec la création de Villages artisanaux, et des aides aux micro-entreprises.  Cette Zone devra être pilotée par un Comité consultatif interrégional et il énumère un certain nombre de réalisations à entreprendre, avec leur implantation : points d’eau, routes, aéroports, hôpitaux, écoles,  (y compris l’aide aux cantines scolaires), etc.(Annexes II et III). L’Etat malien s’engageait par cet accord à dégager les moyens financiers indispensables qui devaient être abondés par des apports internationaux.

  Aucun de ces accords ne sera appliqué, les gouvernements du Mali n’ayant pas respecté leurs engagements. Ce qui entraînera la radicalisation des groupes touaregs et leur ralliement à AQMI, Al-Qaida au Maghreb islamique, descendant du GIA algérien puis du GSPC.

 Le 10 mars 2020, Le Point  annonçait cependant que : «Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), principale alliance djihadiste du Sahel affiliée à Al-Qaïda, s'est dit prêt à accepter de négocier avec Bamako à la suite de la récente décision du président malien Ibrahim Boubacar Keïta de rompre avec la ligne directive suivie officiellement depuis 2012. Mais à une condition : que la France et l'ONU retirent leurs forces du Mali. »

L’Etat français saisira-t-il cette opportunité ?

Bernard DESCHAMPS, 7 juin 2020

1 - ONU info/ news.un.org › story › 2019/09

2  - le Nouvel Observateur du 5 décembre 2012, site nouvelobs.com

3 – Afrik.com, Iyad ag Ghaly, un poète devenu djihadiste par Assanatou Baldé - 27 février 2013.

4 – Julia Dufour, 2012, Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité.

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