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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 15:22

TROIS JOURS A PARIS

   Je suis descendu à la station Château-Rouge, boulevard Barbès et j’ai déambulé le nez au vent dans les rues de la Goutte d’Or où habitent Cécilia une de mes petites filles et Charles son compagnon, sensible aux couleurs et à l’atmosphère de ce quartier pluriculturel si vivant.

   Ici, les gens se parlent. Fort. Les boubous aux couleurs vives côtoient les burnous en poil de chameau ; les bonnets de laine, les casquettes à visière. Les enseignes des magasins nous conduisent en Afrique ou au Maghreb : Rêve d’Afrique, La Girafe qui vole, Afroclass, Ghana exotique, Atelier Mansaya…Et au milieu, un bistrot gaulois qui annonce fièrement des vins de producteurs de Touraine.  Ce quartier vit intensément son métissage culturel.

   A quelques centaines de mètres, se trouve l’église Saint Bernard, une église néogothique construite en 1858. La communarde Louise Michel (née à Levallois-Perret, j’y tiens…) y réunissait le Club de la Révolution pendant la Commune de 1871. Et c’est dans ce lieu, dans l’immense nef, sous l’oeil bienveillant des Saints des magnifiques vitraux, que  200 sans-papiers trouvèrent refuge pendant deux mois en 1996.  Ils en furent chassés par 1500 CRS sur ordre du ministre de l’intérieur Jean-Louis Debré. Un prêtre avec qui je m’en entretins m’indiqua que cette église continue d’être un lieu d’accueil des personnes en difficulté.

   Comme de bien entendu, nous sommes allés déguster un délicieux tajine et une excellente pastilla dans un petit mais chaleureux restaurant algérien de la rue Myrha.

   Je profite toujours de ma présence à Paris pour aller voir les expositions de peintres en cours. Ma première visite est pour Picasso à l’Hôtel Salé. Picasso et la Méditerranée. Ce thème, outre l’intérêt que je porte au peintre, m’interpelle. On est accueilli par la projection d’une  immense photo de l’atelier de l’artiste qui occupe tout un pan de mur. De nombreuses autres projections évoquent la Côte d’Azur, l’Espagne, l’Italie…Sans en nier l’intérêt, je suis frustré que ce soit au détriment des œuvres elles-mêmes dont le nombre est limité. Evidemment, cela coûte moins cher que d’exposer des tableaux dont le transport et l’assurance sont onéreux. Je retrouverai la même démarche avec Toutânkhamon à La Grande Halle de La Viilette. Je  .découvre toutefois avec beaucoup de plaisir une tapisserie de haute-lisse, Pêche de nuit que je ne connaissais pas. Réalisée en 1967 à partir d’une huile 1939.Tons gris, vert et bistre. Est-ce la lune ou un lamparo qui éclaire la scène ? Je crois que c’est la lune. J’ai également été touché par Vieil homme assis peint en 1971, au regard tourné vers l’intérieur, presqu’absent du monde des vivants, légèrement interrogatif mais résigné. J’aussi remarqué la confrontation entre La toilette de la baigneuse de 1901 et Femme à la toilette de 1956 pendant la période cubiste.

   L’immense carcasse métallique de la Grande Halle de la Villette qui pouvait contenir au 19e siècle jusqu’à 1300 gros bovins est à la mesure des paysages grandioses de la Vallée du Nil où fut retrouvée la sépulture du jeune pharaon Toutânkhamon. Les images de la Vallée des Rois qui défilent nous donnent l’illusion de la parcourir. L’exposition est ainsi jalonnée d’images  et de textes qui sont certes utiles pour la compréhension d’une civilisation aussi éloignée de la nôtre, mais comme pour Picasso-Méditerranée c’est au détriment des objets eux-mêmes. Ainsi le cercueil en or qui abritait  la momie et que nous avions admiré au Caire avec Annie et Cécilia est absent.

   C’est le mérite de l’exposition consacrée à Berthe Morisot au musée d’Orsay, d’avoir privilégié les œuvres. Elle constitue, à mon sens, le véritable évènement muséographique de l’année par le nombre des tableaux – une soixantaine -  venus de quatre grandes institutions : les musées de Paris, de Dallas, du Québec et de Philadelphie. Ils sont présentés dans huit salles par thèmes et par périodes, permettant ainsi une approche fine des évolutions de l’artiste.

    Berthe Morisot était issue d’une famille de la bourgeoisie cultivée. Son père avait été  préfet. Elle vécut une enfance et une adolescence heureuses, dans l’aisance matérielle et elle reçut une éducation soignée qui faisait une place importante au dessin et au piano. Sa peinture reflète cette aisance du capitalisme ascendant : familles au jardin, au Bois de Boulogne, au bord d’une rivière…Les toilettes  élégantes et à l’évidence coûteuses sont gaies, dans des tons clairs. Les robes sont vaporeuses. Les paysages lumineux sont  ceux de la France rurale de  cette époque, sereine, accueillante, éternelle…Berthe Morisot qui était la maman d’une fille Julie, privilégie les scènes d’intimité familiale ; mère et fille (Le berceau, 1874) ; plus rarement père et fille (M.M. et sa fille dans le jardin à Bougival, 1881). Parfois les paysages ne sont que les faire-valoir des personnages ; parfois c’est l’inverse. J’ai beaucoup aimé Cache-cache peint en 1874 dont l’équilibre m’est apparu parfait entre la campagne alentour et la maman qui joue avec sa fillette à l’ombre d’un jeune arbre.

   Berthe Morisot était-elle une féministe ? Son unique autoportrait en 1885 nous montre une femme aux cheveux courts et au regard déterminé. Effectivement, elle fit preuve de détermination pour s’affirmer en tant qu’artiste professionnelle en un temps où ce n’était pas la vocation des filles de la bourgeoisie. Sa participation active à la souscription en faveur du tableau Olympia de Manet qui fit scandale, est l’acte d’une femme libre et sa présence parmi les peintres impressionnistes en rupture avec l’académisme officiel témoigne également de son esprit indépendant. On lui prête cette phrase :«  Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux  ». Berthe Morisot était donc une féministe dans les limites des critères de l’époque : ses tableaux sont centrés sur la famille considérée comme la  cellule de base de la société et les seuls personnages de condition modeste sont des gens de maison, bonnes, nourrices…Elle n’a pas peint d’ouvrières d’usines ni évoqué la Commune de Paris de 1871 bien qu’elle vécut à cette époque. Berthe Morisot n’était pas Louise Michel. Et cependant, elle fut d’une certaine façon une révolutionnaire en se plaçant  à l’avant-garde du bouleversement pictural de son temps.

   Une personnalité complexe donc et extraordinairement attachante dont les oeuvres continuent de nous enchanter.

Bernard DESCHAMPS

08 septembre 2019

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commentaires

DESCHAMPS BERNARD 09/09/2019 15:56

Dominique Muller Bel article.
J’ai toujours plaisir à vous lire.
Quelques remarques: le quartier de la goutte d’or est désormais pour une bonne part un quartier exotique où se cotoient une population issue des divers pays d’afrique noir. Dépaysement garanti pour qui sort du métro Chateau Rouge pour la première fois.
Sur le musée Picasso, je partage la frustration que ressente tous ceux qui ont connu l’extraordinaire richesse de ce musée à sa création.
Rentabilité oblige, seule une petit partie du musée permet de connaitre l’extraordinaire diversité du travail de l’artiste. Désormais l’objectif étant de renouveler le public, la majeur partie des oeuvres du musée est donc remisée au sous sol ce qui permet l’organisation ponctuelle d’expositions thématiques: Picasso à Vallauris; Picasso, les jeunes années; Picasso et la céramique etc... Seul avantage, les oeuvres sont bien mises en valeur mais aux prix de quelles frustrations
pour qui connait la diversité du travail de Pablo!
Pour terminer , vous m’avez informé de l’exposition de Berthe Morisot que je ne manquerai pas d’aller voir dans ce magifique musée qu’est Orsay.
Ce n’est que justice de consacrer à cette artiste une exposition, elle qui fût une des grandes de l’impressionisme.

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