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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 11:58

   

Les œuvres de Romain Gary – donc d’Emile Ajar - ont intégré la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade en avril dernier. Les questions qu’elles nous posent sont toujours d'actualité. Leur lecture – ou leur relecture – n’est donc pas uniquement affaire de spécialistes.

   En 1956, l’Académie Goncourt avait couronné Les Racines du ciel. Cette décision fut alors saluée  par la quasi totalité de la presse.  Par contre, dans l’Humanité du 4 décembre, le critique littéraire du quotidien communiste écrivit : « l’auteur n’a agencé ses récits que pour défendre, dans la confusion et l’ambiguïté, le colonialisme, pour discréditer les mouvements nationaux africains qu’il dénature à plaisir ».

   Soixante-trois années se sont écoulées depuis la première publication de cet ouvrage. Quels sentiments nous inspire-t-il aujourd’hui ?  Est-ce un roman colonialiste ou s’agit-il du « premier roman écologique » comme on l’affirme ici ou là ?

   Nous vivions le temps des décolonisations. Pour nous en tenir à l’Afrique, le Soudan, la Tunisie, le Maroc accèdent à l’indépendance en 1956. Le Ghana, en 1957 ; la Guinée, en 1958. Le Cameroun, le Sénégal, Madagascar, le Niger, le Burkina-Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, en 1960. L’ancienne Afrique Equatoriale Française, dont  la République Centre Africaine, la République du Congo et le Tchad où se déroule une partie du  roman de Gary, en 1960 également.

    Pour avoir vécu intensément cette époque, du côté de celles et de ceux qui soutenaient ces combats pour la liberté des peuples, je peux témoigner que la bataille des idées faisaient rage et que nous étions alors loin, très loin d’être majoritaires. Deux ans plus tôt, le 1er novembre 1954, le peuple algérien s’était soulevé et ce n’est qu’au prix d’immenses sacrifices qu’il arrachera son indépendance en 1962, après quelque huit années de guerre contre une armée alors parmi les plus puissantes au monde.

     On lit ce roman avec plaisir, en dépit de ce que certains puristes ont considéré comme des fautes de style. Romain Gary avait un réel talent de conteur et son récit foisonnant, richement documenté, truffé de rebondissements, tient le lecteur en haleine.

    Il campe une galerie de portraits hauts en couleur, hors du commun. Morel, tout d’abord, le héros du livre, ancien résistant, déporté dans les camps nazis, « un gaulliste attardé » qui, comme l’auteur,  porte l’insigne de la Croix de Lorraine. Morel a voué sa vie à la défense des éléphants. Les Africains l’ont surnommé Ubaba-Giva, « l’ancêtre des éléphants ». Idriss, son pisteur sans lequel rien ne pourrait être entrepris. Youssef, un jeune étudiant nationaliste chargé de surveiller Morel. Minna, une allemande, entraîneuse de cabaret qui a été violée par des soldats soviétiques à Berlin en 1945 et qui soutiendra Morel dans ses engagements jusqu’à la limite de ses forces. Le Major Forsythe, ancien de Corée qui a été exclu de l’armée américaine pour avoir dénoncé l’emploi d’armes bactériologiques par les USA. Le naturaliste danois Peer Qvist qui poursuit en Afrique sa croisade pour la protection de la nature. Le truand Habib, homosexuel, trafiquant d’armes et pourtant humain.  De Vries, un autre truand. Le Commandant Schölscher, jeune officier français amoureux de l’Afrique qui se retirera dans un couvent. Le Colonel Babcock, un Anglais original et solitaire. Le Gouverneur de la circonscription de Fort-Lamy (aujourd’hui N’Djamena capitale du Tchad), haut fonctionnaire typique de la IIIe et de la IVe République, radical-socialiste, anticlérical, dont le fils Résistant est mort sous la torture et qui est persuadé d’apporter le progrès et le bonheur aux Africains. Des religieux, le truculent Père Fargue ; le Père Tassin, Jésuite, anthropologue, « intéressé par les origines de l’homme » et intrigué par la personnalité de Minna. Le déserteur de la Légion  Korotoro qui mourra en défendant Morel. Le photographe américain Abe Fields prêt à prendre tous les risques pour réaliser le cliché du siècle. Waïtari enfin, le chef révolutionnaire, ancien député français qui a fait ses études en France et a appartenu à divers groupes politiques, y compris au groupe communiste et pour qui « la cause justifie les moyens »…et les éléphants, personnages centraux, symboles de puissance et de  liberté. La liberté, une des racines du ciel selon l’Islam auquel l’auteur a emprunté son titre : «…ces racines infiniment variées que le ciel avait plantées dans la terre et aussi dans la profondeur des âmes humaines qu’elles agrippaient comme un pressentiment, une aspiration, un besoin de justice, de dignité, de liberté et d’amour infinis ».

    Au fil des pages, le lecteur rencontre beaucoup d’autres personnages avec comme toile de fond l’Afrique décrite avec passion, avec amour. Ainsi cette nuit africaine, parmi tant d’autres descriptions suggestives : « La nuit avait une présence, un corps, une vie bruissante ; on sentait ses sueurs, son intimité ; dans l’épaisseur du jardin, le chœur des insectes était une pulsation intense qui donnait à l’obscurité des flancs palpitants, une respiration précipitée ». Ou celle-ci : «C’était le meilleur moment. Il ne faisait pas chaud et les oiseaux, au-dessus des troupeaux, avaient les couleurs de l’aube. Des milliers d’échassiers – marabouts, jabirus – erraient autour de bêtes sur les dunes et les rochers, et les pélicans avaient à peine assez de place pour s’élancer ».

    « C’était ça l’Afrique : il en sortait toujours quelque chose de nouveau, d’inattendu […] elle continuerait toujours à nous surprendre, à faire jaillir sous nos yeux quelque chose d’extraordinaire, de totalement insensé et s’il existait encore une terre où l’homme pourrait susciter une légende, c’était bien cette terre-là ».

Est-ce un « roman écologique » ?

   A l’évidence, oui. Et cela est d’autant plus remarquable que l’écologie, certes étudiée par des scientifiques, n’était pas, à cette époque, une préoccupation populaire comme elle l’est devenue depuis. Le terme lui-même était inconnu du grand public. La description sensible des éléphants, ces  « survivants anachroniques de la préhistoire » ; la description horrifiée de leur souffrance et du véritable génocide dont ils sont victimes (30 000 tués en un an en Afrique) ; le désespoir des mères dont l’enfant a été tué ; la sensibilité à la beauté des paysages et de la faune qui les habite ; l’engagement jusqu’au sacrifice de Morel et de ses compagnons, en témoignent. Sont-ils « écologistes » par  «misanthropie», ce dont ses adversaires accusent Morel ?  Veulent-ils « rompre avec l’espèce humaine » ? Ils combattent  les défauts des êtres humains  et non l’l’homme en tant que tel. Morel précise à plusieurs reprises que ces défauts sont la résultante de leurs conditions d’existence, de traditions culturelles et non dans leur nature. Ainsi, lorsque des Africains tuent des éléphants, ce n’est pas par plaisir, contrairement aux Occidentaux (Gary dit « les Blancs »), mais pour manger…ou pour prélever leurs attributs sexuels gages de virilité. Morel et celles et ceux, dont Minna, qui l’ont rejoint,  se sont fixés pour tâches d’alerter l’opinion publique – en laquelle Morel a confiance - et punir les tueurs. Mais ce ne sont pas des assassins. Leurs actions sont parfois cruelles, mais surtout spectaculaires, comme les plombs dans les fesses de Haas le marchand d’ivoire où la fessée d’anthologie infligée à Mme Chalut.

    Est-ce pour « jeter sur la révolte africaine un rideau de fumée idéologique », comme l’affirme le chef nationaliste Waïtari ? Morel n’a pas pour objectif d’abroger le colonialisme que pourtant il condamne à travers les trafiquants et les amateurs de safaris qui sévissent en Afrique. Son objectif est la défense du vivant et notamment des éléphants, mais il n’en fait pas un substitut au combat anticolonialiste. Il explique longuement qu’en changeant les conditions d’existence des Africains, en supprimant la famine, ceux-ci seraient conduits à limiter les chasses. Pour Morel, la défense des éléphants est une dimension du combat contre le colonialisme.

   Ce roman ne serait donc pas un plaidoyer en faveur du colonialisme ?

   Répondre par oui ou par non serait réducteur. La démarche de Romain Gary est infiniment plus complexe. Il n’a aucune complaisance pour le colonialisme français en Afrique, bien qu’il soit porteur de la prétention de la France à une soi-disant mission civilisatrice. Mais il est foncièrement hostile au combat des « nationalistes ». Sa description de Waïtari est au vitriol. Formé à l’école française ; ancien député « français » aux engagements politiques à géométrie variable ; nostalgique des ors de la république ; adversaire des traditions africaines, Waïtari rêve de devenir le chef qui sera capable d’imposer des sacrifices au peuple pour accéder à ce qu’il considère être la modernité, « un futur dictateur noir ».  Pour faire parler de lui, il ira jusqu’à organiser le massacre de 270 éléphants au lac Kuru. Au-delà de la personnalité de Waïtari, c’est le nationalisme qui est dénoncé : « L’alibi nationaliste, je le connais et je le vomis : de Hitler à Nasser, on a bien vu ce que ça cache. », déclare Morel, et, dans une note rédigée en 1956, l’auteur écrit : L’alibi nationaliste est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté ». Le tableau qu’il dépeint de l’Afrique lorsqu’elle aura obtenu son indépendance est apocalyptique : totalitarisme, misère, corruption…Une vision proche de celle d’Albert Camus auquel Romain Gary était lié par une profonde amitié. En 1937, Albert Camus avait écrit dans Alger républicain une série d’articles retentissants contre la misère dont souffrait le peuple algérien mais il refusa de soutenir la revendication de  l’indépendance  et  le combat du FLN.

   C’est le combat idéologique qu’affronta le PCF à cette époque – longtemps seul - en pleine guerre d’Algérie. Fallait-il soutenir les luttes pour l’indépendance quand elles n’étaient pas dirigées par des Communistes,  mais par des « nationalistes » avec lesquels nous avions des désaccords fondamentaux, tant du point de vue des objectifs que des formes de lutte ? Nous avons fait le choix de les soutenir. On comprend dés lors la réaction de l’Humanité en 1956, bien qu'elle ne prenne pas en compte toute la richesse et la complexité du roman de Romain Gary. Avons-nous eu tort, au regard de ce que certains pays sont devenus ? C’est ce que laissent entendre les auteurs de l’Introduction à l’édition de la Pléiade, faisant leur l’opinion d’un administrateur colonial citée dans le roman : « On ne peut être qu’impressionné [aussi] par l’acuité visionnaire et nuancée dont témoigne dans Les Racines du ciel, la description géopolitique de l’Afrique, et de ce qui risque de lui advenir une fois les indépendances acquises : le pillage des richesses naturelles, la corruption  et, pis encore, la confiscation totalitaire des « indépendances » par «  les nouveaux Napoléon noirs, les nouveaux Mussolini de l’islam, les nouveaux Hitler d’un racisme à rebours ».

    Je ne partage pas cette opinion. En effet, le rejet des dominations coloniales et l’indépendance étaient le passage obligé pour que ces peuples se prennent en main. Ce combat nécessitait l'union de toutes les forces  nationales, mais l’indépendance acquise, la lutte des classes reprenait ses droits – si l’on me permet cette expression – ou redevenait d’actualité et ce sont les rapports de force de classes qui déterminèrent les évolutions ultérieures, ainsi que les pressions politiques et économiques des anciennes puissances coloniales. Ce qu’oublient les auteurs de cette Introduction. L’ère napoléonienne n’invalide pas la prise de la Bastille et la chute de la royauté…

  De quelle Afrique rêvait  Romain Gary ?

    Il critique le nationalisme, mais il rêve d’une Afrique figée dans son identité. « Ils ont leurs secrets, nous avons les nôtres, et moi, je crois à l’Afrique », déclare Saint-Denis un des administrateurs coloniaux. Gary exalte « l’âme nègre », tribale, imprégnée d’islam. L’un des héros du livre entend régénérer sa foi chrétienne au contact de l’islam. Il reproche avec virulence à Waïtari  de vouloir imposer à l’Afrique les schémas élaborés par les Occidentaux à leur profit. A l’opposé, Saint-Denis déclare : « Je voulais échapper au matérialisme plat des Blancs, à leur pauvre sexualité, à la triste religion des Blancs, à leur manque de joie, à leur manque de magie. Je voulais échapper à tout ce que vous avez si bien appris de nous, et qu’un jour ou l’autre vous allez inoculer de force à l’âme africaine. […] Vous allez ainsi accomplir pour l’Occident la conquête définitive de l’Afrique ».

   Fallait-il imposer aux Africains un modèle étranger de développement ou les maintenir, sous le prétexte de respecter leur identité, dans une situation arriérée ? Dans les deux cas, d’autres qu’eux décidaient à leur place. C’est la négation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En ce sens,  Les Racines du ciel est un roman réactionnaire. Encore que Morel – c’est une des contradictions de Gary  - dont il exprime la pensée,  a cette phrase : «Ce sera à Youssef de décider… »  Le gaulliste Romain Gary était par ailleurs  anticommuniste. De nombreuses pages de cet ouvrage en témoignent.

      Les Racines du ciel se termine par la longue, périlleuse et inhumaine traversée du désert par Morel pour rejoindre Fort-Lamy (N’Djamena). La Conférence internationale dont il espérait une condamnation des chasses a été un échec. Il n’en est pas pour autant découragé et il communique à ses compagnons sa foi en l’homme et sa conviction que l’humanité approuve son combat. La foi en l’homme ! Avec ses qualités et ses défauts, mais capable de se dépasser. Minna ira jusqu’à la limite de ses forces pour rester aux côtés de Morel. De même pour Abe Fields, pour Forsythe et les autres. Y compris Youssef qui n’exécutera pas Morel en dépit de l’ordre reçu de Waïtari. Il ira au bout de sa conviction que Morel, en sa « confiance irrésistible en l’homme », est « le sel de la terre » (Les racines…)  Le Père Fargue lui-même, pour qui « l’arbre était son signe préféré avant celui de la croix » (l’arbre avec ses racines et la tête dans le ciel…) décidera de recueillir et de cacher Morel. «  Les hommes ont toujours donné le meilleur d’eux-mêmes pour essayer de conserver une certaine beauté à la vie. », nous dit Romain Gary dans une note rédigée en 1956. Et si c’était cela le message essentiel de Romain Gary ? Avec ou sans racines célestes…

   Œuvre complexe donc qui invite à la réflexion, avec des prises de position progressistes et d’autres qui s’inscrivaient dans les combats d’arrière-garde de l’époque, s’efforçant de conserver à tout prix un système colonial condamné par l’histoire.

Bernard DESCHAMPS

07 août 2019

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commentaires

GENOT André 11/08/2019 16:28

Merci pour cette analyse très fine du livre.

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