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29 juin 2019 6 29 /06 /juin /2019 06:14

« Il a fallu du temps, il a fallu beaucoup de temps pour que Hadjira se souvienne de ses vingt ans » (Hadjira par Claire Mauss-Copeaux, Média Plus, Blida, juillet 2018).

« Je connais une personne qui a été internée à la Ferme Ameziane… » m’avait dit Si Tahar Arbaoui, en novembre dernier, lorsque j’étais allé me recueillir à Constantine dans ce sinistre lieu de torture. Il ne disposait pas alors de l’ouvrage qui venait d’être édité. Je l’ai reçu ces jours-ci.

C’est une épreuve de lire un tel récit. Hadjira a longtemps hésité et ses souvenirs qui peu à peu émergent douloureusement, après avoir été longtemps enfouis, sont exprimés avec  pudeur et beaucoup de retenue. Sa hantise, ne pas se tromper dans les dates, ne rien exprimer qui ne soit l’exacte vérité. Son récit n’en est que plus terrible.

« Ses deux grands-pères étaient des notables. L’un était cadi, juge, chargé des affaires relevant de la justice civile, musulmane, et l’autre, mufti, théologien et jurisconsulte. » Hadjira va fréquenter l’école française et sera dès lors imprégnée des deux cultures, arabo-berbéro-musulmane et française. Elle ne les vivra pas comme antagonistes mais complémentaires. L’ouvrage de Claire Mauss-Copeaux nous fait assister à l’évolution d’Hadjira qui, à partir du 8 mai 1945, prend conscience de la cruauté du régime colonial. Elle a alors 8 ans, mais « 1945, 1945, 1945, m’a fait basculer, maman en parlait tout le temps. Je suis née à Guelma». Claire Mauss-Copeaux critique à cet égard la phrase prononcée le 22 janvier 1956 par Albert Camus : « Chacun s’autorise de la violence de l’autre» qui renvoie dos à dos la violence coloniale et la violence révolutionnaire, alors que, comme l’affirme Hadjira : « Il n’y a rien de commun entre le malheur des civils algériens et celui des Européens. » Elle sera bouleversée par l’ostracisme, le mépris et la haine dans lesquels des Français enferment la population arabe. Ainsi, un jour, elle est surprise de l’attitude de leur voisin Marcel, Tonton Marcel qui, « le visage mauvais »,  frappe à coups de pieds un homme qui venait d’être abattu par la police, en éructant « Sale fellaga !». Par contre, elle sera profondément choquée de la mort d’Hélène Sorio exécutée par le FLN en 1959.

Claire Mauss-Copeaux resitue le récit d’Hadjira dans la chronologie des évènements qui ont jalonné la guerre d’Indépendance, avec leurs variantes locales, tels qu’ils se sont déroulés et ont été vécus à Constantine : le 8 mai 1945 ; le 20 août 1955 ; la grève des lycéens et des étudiants de mai 1956 ; la grande grève de huit jours de 1957 ; la systématisation de la torture et la création en 1958 à Constantine du Centre de Renseignement et d’Action (CRA) ; la Ferme Ameziane…Mais au –delà de cette relation factuelle nécessaire , ce sont les réactions intimes d’Hadjira à ces évènements et sa prise progressive de conscience qui m’ont le plus touché. Ses peurs et sa résolution. Comment elle est recrutée par son amie Fadila et devient une combattante nationaliste au sein de l’Organisation Politique et Administrative (OPA) du FLN.   

Le qualificatif « nationaliste » n’avait pas à cette époque la connotation négative que lui confèrent aujourd’hui de nombreux chroniqueurs qui l’assimilent au conservatisme le plus rétrograde. Etaient nationalistes celles et ceux qui luttaient pour l’indépendance de leur pays. Il serait bien, à mon sens, de s’en souvenir et de ne l’utiliser qu’à bon escient, afin de ne pas blesser celles et ceux qui ont payé très cher le combat pour instaurer leur Etat-Nation.

Ce n’est qu’après une longue, très longue période de maturation, marquée par des hésitations, des avancées, suivies de replis parfois, qu’Hadjira s’est enfin résolue à parler de la Ferme Ameziane et de ce qu’elle y a subi, à la merci, de jour et de nuit, des « monstres » en treillis. L’horreur dans l'écurie ou dans la niche à chien ; l’angoisse des nuits au cours desquelles ont lieu les « corvées de bois »… Avec parfois le geste inattendu d’un jeune appelé qui lui manifeste sa sympathie et lui apporte clandestinement du pain. Les interrogatoires, le supplice de l’eau, les électrodes branchées sur les seins. Sobrement. Sans mots superflus. Elle affirme ne pas avoir été violée. On sait ce que cela signifie pour les Musulmans.

Elle s’en sortira et retrouvera peu à peu une vie normale. Sa force ? Elle n’a jamais perdu confiance dans l’issue victorieuse du combat engagé. A peine, fait-elle aujourd’hui, une allusion voilée à la trahison des idéaux de Novembre par certains de ses compatriotes.

Tout au long de cette lecture, j’avais en tête les images de ce lieu sinistre tel que je l’ai découvert un soir d’automne, l’an dernier, avec ses murs qui tombent en ruine et sa stèle commémorative qui a été vandalisée. A quand un véritable lieu de mémoire pour que ne se perde pas le souvenir des milliers de suppliciés qui sont passés par la Ferme Ameziane ?

Bernard DESCHAMPS

29 juin 2019

HADJIRA

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