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10 novembre 2018 6 10 /11 /novembre /2018 18:53

   L’attention des médias algériens et occidentaux est focalisée sur l’élection présidentielle qui théoriquement doit avoir lieu en avril prochain.

   Dans un monde instable qui s’interroge sur son avenir, comment va évoluer ce grand pays de 42 millions d’habitants qui, après la terrible épreuve de la décennie noire, a retrouvé la paix et son aura internationale ?

  Ce nouveau voyage va me conduire à Alger, Tibherine, Guelma et Constantine où mes amis m’ont préparé de nombreuses rencontres, visites et conférences.

  

Mardi 30 octobre

    J’ai décidé cette année de voyager en bateau. Je rejoins à Marseille le ferry de la Compagnie Corsica Linéa. Je voyagerai sur le Danielle Casanova du nom de la militante communiste corse, résistante à l’occupation nazie,  morte le 9 mai 1943 en déportation à Auschwitz. Responsable des jeunesses communistes, elle avait fondé l'Union des Jeunes Filles de France.

   Je prends possession de ma cabine. Confortable, très ajourée grâce à un grand hublot. Meublée d’un lit individuel, d’un bureau surmonté d’un écran de télévision et dotée d’une salle de bain.

   En cette saison, je croise très peu d’Européens. De nombreuses personnes de condition modeste feront le voyage  dans les couloirs, assis ou allongés sur le sol.

   Le mistral déchaîné depuis plusieurs jours me faisait craindre une traversée mouvementée. Il n’en fut rien, ces gros bateaux sont très stables. Mais le vent soufflait encore fort le lendemain matin et il balayait le pont supérieur où nous étions cependant quelques-uns bien décidés à vivre malgré tout l’arrivée sur Alger.

   Dans le lointain, à travers la brume alors qu’il fait encore sombre et que les vagues argentées éclaboussent la proue du bateau, une silhouette fantomatique se dessine. Les contours de la ville mythique vont progressivement se préciser dans leur blancheur bleutée. Les innombrables fenêtres des immeubles haussmanniens qui bordent le front de mer s’affirment et nous renvoient comme un sourire la lumière matinale. La ville qui monte à l’assaut de la colline de la Bouzareah peu à peu se rapproche et les infrastructures portuaires nous enveloppent  pour nous souhaiter la bienvenue.

 

Mercredi 31 octobre

   Après avoir déposé mes bagages à l’hôtel où j’ai le sentiment de revenir à la maison tellement l’accueil est chaleureux, Mohamed qui m’avait attendu à la sortie du port, me conduit au SILA. Les visiteurs toujours aussi nombreux se pressent sur les marches  des halles d’exposition et dans les allées où il est difficile de se frayer un passage. Un public très populaire avec des enfants. Qui a dit que les Algériens ne lisent pas ?

   Au stand d’El Ibriz, je retrouve avec joie Samira mon éditrice et son mari Hillal. La Chine est cette année l’invitée d’honneur du salon. Elle y dispose d’un grand espace aménagé avec art où les éditions nationales sont présentées, certaines dans des vitrines, d’autres à la portée du public qui peut ainsi feuilleter les ouvrages. Marx, Engels et Mao sont évidemment mis en valeur et les rencontres, les débats sont retransmis en direct sur un grand écran dont les images sont d’une remarquable qualité. Les grandes maisons françaises sont présentes avec leurs prix malheureusement prohibitifs.

    Le soir, je reçois mes amis algérois à souper. Les cuisiniers de l’hôtel auxquels j’ai fait confiance, nous ont préparé des bricks à l’agneau en entrée et un délicieux chakhchoukha.

 

Jeudi 1er novembre 2018

   Les anciens mujâhidûn se lèvent tôt. Tahar vient me chercher à 7h.30. Nous allons rejoindre les militants de l’Organisation des Anciens Moudjahidines (ONM) avec lesquels nous allons participer aux cérémonies commémoratives du 1er novembre 1954.

   J’aime me promener dans les rues d’Alger tôt le matin alors que la circulation automobile y est encore limitée et que les klaxons ne nous assourdissent pas. C’est l’heure du caoua brûlant dégusté en terrasse en lisant les journaux.

    La première cérémonie se déroule dans le square aménagé récemment près du port d’Alger au centre duquel a été érigée une statue qui représente un homme, une femme et un enfant symboles de la Révolution algérienne mais que critiquent des familles de martyrs (chuhadâ) qui y voient Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, Petit Omar et l’absence de Mahmoud Bouhamidi une des quatre victimes de la rue des Abderames dans la Casbah le 8 octobre 1957.

  Un important contingent de scouts musulmans est déjà présent ainsi que de nombreux mujâhidûn. Une fanfare en tenue traditionnelle interprète des airs patriotiques et révolutionnaires. Les organisateurs nous donnent une écharpe aux couleurs de l’Algérie et placent plusieurs d’entre nous en avant afin que les ministres des Moudjahidines et de la Jeunesse viennent nous saluer. Plusieurs discours sont prononcés ainsi qu’une prière avant que Kassaman soit joué par la fanfare : Fa-¨shadû, Fa-¨shadû, Fa-¨shadû…  (Témoignez, Témoignez, Témoignez). Je ressens ici à nouveau cette ferveur qui entoure le souvenir des sacrifices consentis par le peuple algérien pour arracher son indépendance. Parmi les acteurs mais également chez les jeunes : « Mon grand-père était un moudjahid » me disait fièrement un jeune garçon croisé récemment.

     Nous rejoignons ensuite en car le cimetière Cherarba où Belkacem Khazmat et ses amis me font l’honneur de déposer avec eux une gerbe au mémorial des chuhadâ (martyrs). Comme les années précédentes, nous nous retrouverons tous au siège de la Zone autonome historique rue Mohamed Bourras ou Belkacem me remettra, cadeau inestimable, une photo encadrée de la rencontre de France-El Djazaïr à laquelle avait participé Annie en 2007, avec le Colonel Hassan le dernier chef de la Wilaya IV.

   Longue promenade ensoleillée ensuite sur le front de mer pour revenir  à l’hôtel. De grandes photos du Président Bouteflika dont le portrait est surmonté d’une colombe de la paix sont placardées partout dans la ville. En ce jour férié, la foule a envahi les rues d’Alger leur conférant cette atmosphère enfiévrée et joyeuse qui caractérise les villes d’Algérie. Des pères tenant de jeunes enfants par la main. Des femmes jeunes et moins jeunes, voilées ou non voilées, souvent se donnant le bras. Les voiles sont plus nombreux qu’il y a vingt ans, signes d’un retour vers la religion bien que l’islamisme radical soit en net recul.

     Le Makkam Es Chahid n’est plus seul à surplomber Alger, il est désormais accompagné du Minaret de la Grande Mosquée en voie d’achèvement, symboles d’une Algérie qui, par-delà sa conversion à l’économie de marché, affirme une identité musulmane et révolutionnaire.

 

Vendredi 2 novembre 2018

    Je tenais à aller  à Tibhirine me recueillir sur les tombes des moines enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 et dont on n’a retrouvé que les têtes. Alors que ce crime était revendiqué par le GIA, certains journaux français avaient alors insinué qu’il avait été perpétré par les services secrets algériens, d’autres, qu’il s’agissait d’une « bavure » de l’armée algérienne. Un auteur catholique français René Guitton, après une minutieuse enquête, réfuta ces élucubrations malveillantes dans un ouvrage paru en 2011 En quête de vérité (Calmann-Levy, mars 2011).

    Nous prenons la route pour Blida et Médéa. Après Blida, nous abordons l’atlas blidéen et pénétrons dans les gorges profondes et boisées de la Chiffa. Je suis impressionné par l’ampleur du chantier de l’autoroute nord-sud dont les viaducs qui enjambent ces gorges sont soutenus par des piles d’une hauteur impressionnante. Les travaux sont réalisés par un groupement formé de l'entreprise chinoise CSCEC et des algériennes ENGOA et SAPTA. Je découvre ce chantier qui à ma connaissance n’a pas été évoqué dans la presse française. Il est vrai que celle-ci – y compris mon journal l’Humanité – ne parle de l’Algérie qu’à l’occasion d’erreurs commises ou de fautes. Rarement de ce qui est positif.

    Nous sommes accompagnés tout au long de notre route par des singes qui assis nous regardent passer en souhaitant que nous nous arrêtions pour leur donner une friandise.

    Le monastère de Tibhirine situé à 1000 mètres d’altitude est dans la brume. Il fait froid, ce qui crée une atmosphère lugubre en harmonie avec la cruauté des souvenirs qui s’y rattachent. Nous faisons la visite sous la conduite du Père Bruno. Un groupe de jeunes algériens, garçons et filles est déjà dans la chapelle, très émus, eux musulmans, de se retrouver dans ce lieu où vécurent des chrétiens qui furent assassinés au nom de l’Islam. Je lirai sur les tombes un extrait du bel et émouvant testament spirituel du Père Christian de Chergé qui précisément déclarait : « Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l'Islam qu'encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L'Algérie et l'Islam, pour moi, c'est autre chose, c'est un corps et une âme. »

    A l’issue de la visite, nous serons invités ainsi que Mohamed à partager le repas des cinq religieux (dont une religieuse) qui vivent en permanence au monastère. Cette rencontre imprévue fut sans doute un des moments parmi les plus forts de ce séjour en Algérie. Ils étaient curieux de savoir – sans porter de jugement - comment j’étais devenu athée après avoir reçu une éducation religieuse dans mon enfance. Ce n’était pas en réaction contre cette éducation car je ne l’ai pas mal vécue. C’est le résultat d’une évolution intellectuelle à laquelle la lecture de Jean-Jacques Rousseau à mon adolescence a beaucoup contribué. Je n’ai aucune animosité à l’égard des religions (j’ai fait la connaissance du Protestantisme grâce à Annie et de l'Islam grâce à mes amis algériens). A mes yeux, la foi religieuse et les actes qui s’y rattachent sont une recherche humaine de sens et des codes de conduite. Une recherche humaine donc capable du meilleur comme du pire. La foi religieuse mérite de ce fait attention et je recommande le dialogue avec les croyants comme facteur d’enrichissement spirituel commun. Je me reconnais à cet égard dans la pensée de Marx qui écrivait en 1843-1844 : « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle, et pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. » Cette dernière phrase remise dans son contexte prend dès lors une tout autre signification que celle qui lui est généralement attribuée.

   Nos hôtes nous firent part ensuite de leur propre cheminement, de leur « rencontre avec Dieu » selon leur expression. C’était pour certains la première fois qu’ils avaient cet échange avec un communiste. Ce moment de partage attentif et confiant fut d’une rare qualité. Nous  resterons en contact.

   Le soir, je reçois quelques amis au restaurant de l'hôtel autour d'une rechta.

    

 Samedi 3 novembre 2018

   Samira Bendris la directrice des éditions El Ibriz avait eu la gentillesse et l’heureuse idée de suggérer à La Fondation Asselah l’organisation d’une conférence avec ma participation dont le sujet était Le vécu du 1er novembre 1954 par les Français et l’engagement des mineurs algériens des Cévennes dans la guerre d’indépendance. Cette fondation a été créée à la mémoire de M. Ahmed Asselah, directeur de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts et de son fils Rabah assassinés par les tueurs intégristes le 5 mars 1994. Son président est M. le Professeur Hocine Asselah, gastro-entérologue hospitalo-universitaire avec qui j’ai eu un contact très chaleureux dans la préparation de cette initiative.

   Je suis accueilli au siège de la fondation, avenue Zighoud Youcef dans le centre d’Alger par de charmantes hôtesses avec du lait symbole de pureté et des dattes symboles d’affection. Ah,  l’hospitalité algérienne !

   Ma conférence présidée par M. le Professeur Asselah devant une salle pleine est honorée de la présence de Mme Annie Steiner, une des « jeunes filles de la Casbah » qui récitera Ils ont osé, le poème qu'elle rédigea dans la prison de Serkadji à la mémoire de Fernand Iveton le jour où il fut guillotiné; de M. Mostefa Boudina, ancien condamné à mort; de M. Mahmoud Arbadji de l’ONM ; de MM. Zoheir Bessa et Rachid Boussaïd du journal Alger républicain ; M. Mohamed Bouhamidi, enseignant, parent du martyr Mahmoud Bouhamidi; de Mme Aicha Kassoul ; de MM.Tahar el Hocine, Nourreddine Louhal, Mohamed Rebbah , Nabil Mechkal.

 

Dimanche 4 novembre 2018

    Sétif, Guelma, Kherrata, trois noms indissociables qui disent la cruauté de la répression coloniale du 8 mai 1945. Le chiffre de 45  000 morts retenu par la presse et l’ambassade des USA, parfois contesté par certains historiens français, paraît de plus en plus probable à mesure que la connaissance historique progresse. Cette répression sonna le glas des espoirs d’une sortie pacifique du colonialisme. Des générations d’Algériens en ont été marqués à vie, parmi eux Kateb Yacine qui n’avait que 16 ans et Mohamed Brahim Boukharouba qui deviendra le second président de l’Algérie indépendante sous le nom de Houari Boumediene.

    Mon ami Oucine Benchouyeb qui préside l’association France-El Djazaïr est originaire de Guelaat-Bou-Sba près de Guelma. Il a préparé ma visite dans « sa » région. Je vais faire la connaissance d’une famille formidable : Tahar son frère, professeur de français retraité qui me reçoit dans le beau salon de sa demeure avec de la « gazouse » et des fruits ; son épouse Nadia qui a préparé de délicieuses galettes algériennes avec sa fille Ahlen; son fils le jeune étudiant en sociologie Anoir qui est venu avec son beau-frère Aïchour Ghani le mari d’Ahlen me chercher à l’aéroport d’Annaba et qui sera notre chauffeur émérite pour toutes les visites ; un ami d’enfance Kamouche Rabah qui sera mon guide érudit et attentionné et Kaleras Boudjema le directeur du centre culturel. Rayan, une des filles de Tahar était ce jour-là absente.

     Je souhaitais me rendre aux monuments qui perpétuent la mémoire des victimes de la répression  et me recueillir devant un des fours à chaux où des Algériens ont été jetés vivants pour y être brulés. Comment ne pas avoir honte devant de telles atrocités commises au nom de la France, en notre nom ! Et quelques bonnes âmes en France rejettent l’idée de repentir !

     Le musée de Guelma que nous avons longuement visité est d’une très grande richesse et parfaitement entretenu. Je ne savais pas que cette  ville  disposait d’un lieu de mémoire aussi important. A inclure obligatoirement dans les programmes de tourisme culturel.

    Enfin Guelma est la commune de naissance du Président Houari Boumediene. Sa maison est un lieu incontournable. Elle a été rénovée en 2017 en lui conservant son aspect d’origine. Elle est désormais entourée d’un très beau jardin qui la met en valeur. Une villa a été construite où loge un gardien. Houari Boumediene fut un grand président. C’est sous son autorité que l’Algérie indépendante a décollé et s’est développée au plan économique – il a notamment nationalisé les industries du pétrole et les mines mis en œuvre une politique sociale, une forme de socialisme dit « islamique -  ainsi que dans les domaines, de l’éducation, de la culture et de la santé. C’était, il est vrai l’époque du « parti unique » et le Parti Communiste Algérien a alors souffert de la répression. Son secrétaire général le poète Bachir Hadj Ali a été horriblement torturé dans les geôles du régime (Boumediene en était-il informé ?). J’ai pleuré devant le tableau de Bachir ensanglanté peint par son ami Mohammed Khadda que j’ai pu voir dans son atelier chez Naget son épouse. La vie des peuples est parfois marquée par ces terribles contradictions.

   Pour nous détendre nous allons faire un peu de tourisme au site du Hammam Meskhoutine. Le spectacle des nuages de vapeur souffrée, de l’eau qui sort du sol à 97° et de la cascade de concrétions dont les couleurs évoluent du blanc au beige et au marron, est féérique. Les salles de cures qui existent depuis les Turcs sont en rénovation et elles pourront bientôt accueillir les curistes.

    Oucine m’avait réservé un luxueux appartement pour une nuit dans le complexe thermal Boucharine dont je ferai la connaissance du propriétaire, M. le sénateur Bouchaïr.  

    Nous avons terminé la soirée – très politique - avec des amis FLN et Communistes  autour d’un repas au restaurant du complexe.

 

Lundi 5 novembre 2018

    Nous faisons en voiture les 115 km qui séparent Guelma de Constantine. La route traverse d’abord une zone vallonnée puis d’immenses espaces consacrés à la culture du blé entrecoupés de nombreuses plantations d’oliviers. En fin de matinée l’entrée dans Constantine est particulièrement difficile en raison d’une circulation intense et en dépit du grand pont à haubans,  le viaduc Salah Bey, inauguré en 2014, dont les Constantinois sont très fiers. Long de 1119 mètres, il  permet de traverser la vallée du Rhummel. Il a été construit par un groupement d’entreprises brésiliennes et portugaises.

    C’est la dernière étape de ce voyage : je vais rencontrer mes amis Mme et M. Arbaoui avec lesquels je corresponds depuis notre voyage de 2007 à l’occasion duquel j’avais, grâce à Jean-Paul Guignard, fait leur connaissance. Mme Arbaoui enseignait le français au collège (école intermédiaire). M.Tahar Arbaoui, ancien mujâhid et ancien inspecteur de l’enseignement a été Président (Maire) FLN  de l’APC (commune) de Constantine et Vice-président de l’assemblée de la wilaya. Il a laissé un si bon souvenir que les gens dans la rue l’arrêtent pour le saluer. Pour me rendre à leur domicile où je passerai deux heures délicieuses avant d’aller à la Ferme Ameziane, je traverse la belle place Hadj Ali récemment aménagée puis je me fonds dans la foule qui déambule dans les petites rues du centre. J’aime ce contact charnel avec la population.

   Voici ce que le Monde diplomatique écrivait en août 1991 au sujet de la Ferme Ameziane:

   « En avril 1958, la ferme Améziane, qui est située aux abords immédiats de Constantine, est occupée — et pillée — par les « bérets rouges » du 27e bataillon d’infanterie. Elle devient, selon la dénomination officielle de l’armée, un centre de renseignement et d’action (C.R.A.), placé sous l’autorité du 2e bureau de l’état-major du corps d’armée. En fait, pour parler plus simplement, la ferme Améziane fut, durant toute la guerre, l’un des plus importants et des plus terribles centre de torture que connut l’Algérie.

Au cours de son enquête, à Constantine, à Alger et en France, Jean-Luc Einaudi a rencontré quelques-uns des rescapés de ce centre, qui ont eu la force et le courage de lui parler. Ce qu’ils racontent est abominable. On ne sait ce qui soulève le plus d’écœurement, la sauvagerie, le raffinement des supplices organisés, ou la mentalité abjecte des tortionnaires, officiers ou gradés de l’armée française, prenant plaisir à pisser dans les gamelles de leurs victimes, et rackettant en toute impunité leurs familles, avant de les abattre pour « tentative d’évasion » ou de les jeter vivants dans les puits. Trente ans après la guerre, ce dossier explosif, s’il trouve le succès qu’il mérite, n’aura pas fini de remuer des vagues. Maurice Pons »

   Selon le témoignage d’un groupe de jeunes soldats du contingent, témoignage confirmé, de 1957 à 1961, 108 175 Algériens y ont été contrôlés et 7 363 y ont séjourné plus de 8 jours.

   Sur les conseils de mes amis de Constantine qui avaient pris l’avis de l’ONM, j’avais adressé au wali de Constantine, par l’intermédiaire du consulat de Montpellier, une demande d’autorisation de visite. Mais le temps que celle-ci transite par les ministères concernés, la réponse n’est pas arrivée à temps. J’ai malgré tout décidé de m’y rendre. Le chauffeur du taxi ne connaissait pas. Il a dû se renseigner auprès de plusieurs personnes. On accède à l’ensemble des bâtiments par un portail métallique qui était ouvert. A l’entrée a été érigée une stèle qui rappelle l’histoire des lieux. Plusieurs bâtiments bordent une vaste cour dont certains sont à demi effondrés. Ici ou là subsistent des portes avec des judas grillagés. Une atmosphère sinistre pèse sur ces bâtiments dont les murs conservent le souvenir atroce des cris des suppliciés. Leur voix parvient jusqu’à moi. Il me semble les entendre. Un froid glacial me pénètre. Je suis pris de frissons mais je me force à prendre des photos. D’une habitation proche une voix alors m’interpelle s’étonnant de ma présence sur une propriété privée. J’ignorais qu’elle le fut et m’en excusai auprès de cette personne qui s’avéra être le petit fils du propriétaire, le bachaga Benhamadi. Au cours de la conversation très courtoise, M. Benhamidi me fit part de son souhait que l’Etat algérien devienne acquéreur de cet ensemble afin de l’aménager en lieu de mémoire. Nous avons échangé nos adresses et décidé de correspondre.

 

Et maintenant ?

    Les journaux algériens, ceux qui soutiennent le pouvoir comme ceux de l’opposition, évoquent longuement le message à la nation du  Président Bouteflika à l’occasion du 64e anniversaire du déclenchement de la Révolution.

   Le Président indique que selon lui cette date est « la plus significative » de l’histoire de l’Algérie car c’est le jour où le peuple algérien « a décrété qu’il briserait les chaînes du colonialisme inique ». Il rappelle que cette guerre «  a coûté un million et demi de Chahid ». Il rappelle le napalm, il rappelle la torture et indique que la répression du 8 mai  1945 « fut, alors l’étincelle qui a déclenché » la Révolution. Il fait le bilan détaillé des réalisations de l’Algérie indépendante dont celles de ces 20 dernières années, depuis que le peuple algérien l’a « honoré de sa confiance » alors que le « pays traversait une conjoncture difficile, et que l’environnement international nous avait banni et imposé un embargo non déclaré » : « la paix et la réconciliation nationale […] le taux de chômage a reculé de deux tiers |…] des millions de logements […] l’amélioration des salaires et des retraites[…] les droits des citoyens et de la femme […] consolidé les composantes de l’identité nationale, notamment le Tamazight ». Il appelle en conclusion à « accélérer les réformes » et à «  préserver notre identité et notre algérianité dans un monde d’hégémonie culturelle »

  Ce message est généralement interprété comme « une déclaration sibylline de candidature » (Liberté, DZ). Ce même journal propriété du milliardaire Rebrab, patron de Cevital – parfois présenté comme lui-même potentiel candidat -  précise dans son éditorial du 2 novembre : « Perçue jusqu’alors comme improbable par beaucoup d’observateurs au regard notamment des tiraillements assez marqués qui ont troublé la sérénité du sérail ces derniers temps, l’option du 5e mandat pour le Président de la République, Abdelaziz Bouteflika, s’est précisée hier. » Dans la foulée, les journaux algériens font état des soutiens et des oppositions. En plus des partis FLN et RND, Sidi Saïd le secrétaire général de la centrale syndicale UGTA et « Les syndicalistes de la SONATRACH sollicitent Bouteflika », annonce El Moudhahid le 5 novembre. Liberté DZ fait état le 5 novembre également du soutien des partis El Islah, El Binea et AJ de l’ancien ministre Ghoul et indique que « Bouteflika divise les islamistes ». Par contre Mohamed Adimi du parti Talaie El Houriat de Ali Benflis annonce qu’il ne participera pas à l’élection si Abdelaziz Bouteflika est candidat. Le RCD parti laïc exige une « instance indépendante » pour organiser l’élection et le FFS, membre de l’Internationale socialiste affirme : « Il n’y a rien à attendre de la prochaine élection ». Le MDS (ex-communiste) vient de désigner son candidat, Fethi Ghares. Le PADS (marxiste-léniniste) ne s’est pas encore prononcé, mais les militants que j’ai consultés rappellent qu’en 2014, ils avaient appelé à voter nul en glissant dans l’enveloppe un bulletin sur lequel l’électeur était invité à écrire « des slogans qui expriment son indignation contre le régime bourgeois». El Watan, toujours le 5 novembre, titre en première page à l’appui d’une photo du Président : « Etat de santé de Bouteflika. Un 5e mandat est-ce sérieux ? » Ce quotidien avait publié le 1er novembre une déclaration du PLD (Parti pour la Laïcité et la Démocratie) selon lequel, face à une « situation nationale apocalyptique », « Il y a urgence à entamer une transition avant l’implosion du pays. »

    Mediaparte a fait état de l’opinion de diplomates européens qui sous le sceau de l’anonymat affirment : « Il n’y a pas d’alternative à Bouteflika aujourd’hui en Algérie. Le pays n’est pas prêt. » et qui mettent en garde contre les spéculations concernant sa santé, rappelant le précédent de Yasser Arafat, qui s’était révélé erroné.

    Certains, c’est le cas du parti d’Ali Benflis, pensent que : « Un autre scénario [est] en préparation » (Liberté DZ, 5 novembre) Des observateurs émettent l'hypothèse suivante : l’Assemblée Nationale (APN) qui vient d'élire un nouveau président après avoir destitué son prédécesseur serait dissoute après le vote de la Loi de finances pour 2019. Des élections législatives anticipées auraient lieu et l’élection présidentielle serait reportée afin de se donner davantage de temps pour préparer le pays à un 5e mandat où à une nouvelle candidature de consensus. Celle-ci devrait permettre l’équilibre entre les groupes financiers qui aspirent à contrôler l’économie algérienne ; entre les tenants d’un néo-libéralisme débridé et les partisans de la poursuite du développement capitaliste en maintenant un secteur nationalisé; entre la « génération de novembre » et les jeunes générations ; entre les diverses approches de l’islam mais en isolant les radicaux…C’est ce point d’équilibre que représente aujourd’hui le Président Bouteflika.

   Telles sont quelques-unes des interrogations qui travaillent actuellement le peuple algérien et que j’ai rencontrées au cours de ce voyage. Il en est une autre sur laquelle on comprendra que je termine ce papier. Elle concerne l’identité algérienne. Cette identité est multiple. L’Algérie s’est construite au cours de sa longue histoire à partir des apports des Berbères, des Ottomans, des Arabes, de certains Français, du christianisme, de l’islam, du judaïsme, des philosophies rationalistes… La population algérienne est plurielle et ceux qui tel le communiste Maurice Audin  ont donné leur vie pour l’indépendance de l’Algérie se définissaient, non pas comme « Français amis de l’Algérie », mais comme des Algériens. Ce que Annie Steiner souvent rappelle qui affirme son algérianité. J’ai constaté au cours de ce voyage que cette idée progresse dans l’Algérie d’aujourd’hui.

Nîmes, Montaury, 8 novembre 2018

 modifié le 16 novembre 2018

 seconde mise à jour, 20 novembre 2018

 

 

NOVEMBRE 2018, JE REVIENS D'ALGERIE
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