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13 mars 2018 2 13 /03 /mars /2018 21:46

   Le battage publicitaire autour d’Elena Ferrante m’avait rendu celle-ci suspecte et  détourné de la lecture de ses romans. Jusqu’au jour où une amie me fit connaître L’amie prodigieuse.

   Son style est classique mais son architecture originale. Je suis surpris et...accroché. La description de l'instant, l’accumulation des détails du vécu quotidien donnent chair à ce roman terriblement humain et sombre. Naples est violente et sombre. La vie de Lili et de Lenu n'est pas gaie dans ce quartier d'une extrême pauvreté (le peigne à poux). La cruauté des enfants dépeints malgré tout avec beaucoup de tendresse (la déclaration d'amour de Nino, l'offrande d'Enzo à Lila). Des notations heureuses: "la couleur violette qui lui avait soudain mangé les yeux". Les fantasmes qui entourent  Don Achille sont saisissants. La personnalité de Lila, déterminée, imprévisible et d'une folle audace, est fascinante et celle de Lénu, rêveuse, intelligente et pleine de douceur, très attachante

 

    Je suis dubitatif sur la personnalité de l'auteure qui, selon de savantes études universitaires, serait un homme. L'écriture me parait très féminine. Certains détails, certaines réflexions me paraissent difficilement avoir été inventés. C'est un récit autobiographique (les premières règles de Lénu (Elena?)...)

     

    Lila et Lenu entrent en adolescence. Leur corps change. Lila est désormais plus grande que Lenu et la petite fille anguleuse devient une belle jeune fille que les garçons regardent, ce qui rend Lenu jalouse. Mais celle-ci perd peu à peu son acné et se trouve un copain. Les garçons aussi changent. Enzo n'est plus le méchant gamin qui avait blessé Lili avec une pierre. C'est un homme, aujourd'hui tranquille qui participe au commerce de fruits et légumes de son père. Et avec eux, toute la bande des filles et des garçons du quartier se métamorphose. Lenu est entrée au lycée. C'est toujours une excellente élève, tandis que Lili travaille avec son frère Rino dans l'atelier de cordonnerie de son père, mais elle continue d'emprunter des livres à la bibliothèque et apprend en cachette le latin et le grec au point de dépasser Lenu en niveau de connaissances.

  Premiers émois amoureux et première prise de conscience politique. La découverte de ce qui s'est passé avant (nous sommes dans les années 50). Les fascistes, les trafiquants de marché noir, les royalistes et...les communistes adulés par les uns, haïs par les autres. Pasquale est communiste comme son père. C'est un rebelle comme Lili avec qui d'ailleurs il s'entend bien. Par contre les Solara, fils de riches et camorristes les révulsent...

 

   Qui est l’amie prodigieuse, Lili ou Lenu ? Lili, qui à l’évidence exerce un ascendant sur son amie ou Lenu la narratrice qui est sa confidente ?  Elles se ressemblent et elles sont différentes. Elles se complètent et parfois s’opposent. Les deux sont remarquablement intelligentes et belles. « elle avait ce qui me manquait et vice versa, dans un perpétuel jeu d’échanges et de renversements qui parfois dans la joie parfois dans la souffrance, nous rendait indispensables l’une à l’autre. » C’est cette ambivalence, cette complexité qui rendent ce roman si attachant. Aucun des personnages n’est tout d’une pièce. Mélina la voisine est folle et amoureuse. Donato Sarratore est un sale type qui écrit des poèmes et s’attaque aux petites filles. Don Achille a certes été un trafiquant pendant la guerre mais il n’est pas le monstre imaginé par les habitants du quartier. Les Solara, les camorristes, c’est différent, ils sont capables de manifester de l’amitié, de faire preuve de générosité, mais c’est une façade, leur fond cruel reprend vite le dessus. Nino, le beau Nino ne quitte pas ses livres et pour parler d’amour disserte sur Didon et Enée. Mme Oliviero, l’institutrice est une fieffée réactionnaire anticommuniste mais une excellente maîtresse qui n’hésite pas à payer de sa poche et de sa personne pour aider les élèves méritant(e)s en difficulté. Rino, le grand frère de Lila passe instantanément de l’affection pour sa sœur et de l’amitié pour ses copains à la plus effroyable brutalité envers ceux qui l’humilient…

 

    L’art de l’écriture… Lenu, la narratrice reçoit une longue lettre de Lila, « ce qui me frappa – écrit-elle – fut que l’écriture de Lila contenait sa voix […] Lili savait parler à travers l’écriture […] chez elle tout semblait parfaitement naturel, on ne sentait jamais l’artifice de la parole écrite. En la lisant je la voyais, je l’entendais. Cette voix sertie dans l’écriture me bouleversa… » Maîtrise de l’écriture ou sincérité de l’auteure de la lettre ?

   

   Les fiançailles de Lila et de Stefano puis leur mariage constituent le sommet de ce roman. La fille du cordonnier, la rebelle va épouser non pas le jeune ouvrier maçon communiste Pasquale, mais le jeune épicier Stefano. Les manœuvres d’approche du prétendant sont savoureuses. Stefano est prévenant et respectueux à l’égard de Lila, et c’est semble-t-il, sincère : il est amoureux d’elle. C’est un commerçant avisé qui réussit dans les affaires, il vient de s’acheter une splendide voiture rouge, mais ce n’est pas ce qui a séduit Lila qui a refusé d’autres partis plus riches. Ou plutôt c’est une combinaison singulière. Stefano admire l’intelligence et l’énergie de Lila qui lit cette admiration dans son regard et elle est sensible à sa gentillesse. En outre, depuis longtemps, elle partage sa volonté, lui le fils de Don Achille, l’ancien collabo assassiné, de dépasser le ressentiment de sa famille et de réconcilier les habitants du quartier encore très divisés par le souvenir du fascisme et de la guerre. La jeune fille pauvre, aux vêtements élimés, n’est évidemment pas insensible à la richesse de sa future famille. Enfants, Lila et Lenu ont souffert de cette pauvreté et elles rêvaient de devenir riches en écrivant des livres ! Elles se rendent compte que ce n’est pas bon chemin ; celui du commerce leur paraît plus sûr.

   Alors que parents et amis s’activent dans la préparation du mariage, le conte de fée va se lézarder. Lilli apprend incidemment que son futur mari a, sans lui demander son avis, pour s’assurer un allié dans son commerce, choisi comme témoin des mariés, le chef du clan des Solara, les camorristes, qu’elle déteste. Lili s’interroge sur la sincérité de l’amour de Stefano. Elle est sur le point de rompre. Elle s’interroge : a-t-elle eu raison de faire ce choix du mariage pour mettre sa famille  à l’abri du besoin et échapper à son milieu ? N’aurait-elle pas dû plutôt poursuivre les études comme le lui permettait son intelligence ? « Quoi qu’il arrive, toi – dit-elle à son amie Lenu – n’arrête pas tes études » C’est Lenu pourtant qui la convaincra de ne pas rompre et le roman se termine sur le récit du mariage en grande pompe qui révèle aussi les fractures et les haines qui traversent cette société écrasée par la misère et l’absence de perspectives.

    J’ai reçu ce roman comme une grande fresque sociale. La description d’une société vue à travers des yeux d’enfants. Sans développements politiques, sauf deux passages critiques sur la croyance en la Sainte Trinité. C’est le roman d’une amitié et de la recherche éperdue des moyens de s’évader de son milieu et d’échapper à la misère.

Bernard DESCHAMPS

14 mars 2018

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