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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 16:31

  

   Je n’avais rien lu de Jean-Claude Michéa, l’ancien professeur de philosophie du Lycée Joffre de Montpellier, et, coup sur coup, une amie a attiré mon attention sur ses écrits et la revue  du PCF Cause commune a publié dans son numéro de janvier-février 2018 une de ses interviews sous le titre Populisme : le « rôle dirigeant » du peuple d’en bas.

   Cet ancien membre du Parti Communiste Français est à la mode. Le Monde, Libération et autres médias lui ont consacré des pages importantes. Des auteurs de gauche le louent, d’autres le critiquent et la droite s’en empare, y compris l’extrême-droite qui l’annexe.

   Plutôt que de me fier à ses commentateurs, j’ai préféré le lire. J’ai écouté diverses émissions, notamment son intervention à La Comédie du Livre 2017 de Montpellier ; ses interviews à la revue Le comptoir et à Cause commune et j’ai lu son dernier ouvrage Notre ennemi le capital (Flammarion, 2017).

    Jean-Claude Michéa est un spécialiste de George Orwel. Il a des liens avec le Mouvement de la Décroissance. Il se réfère souvent aux situationnistes et à Guy Debord (voir sur ce blog : « J’ai lu La société autophage d’Anselm Jappe », 6 janvier 2018). Il se dit proche de Chantal Mouffe, l’inspiratrice de Podémos et de Jean-Luc Mélenchon, tout en se démarquant d’elle sur certains points. J’y reviendrai. Il déclare partager la démarche politique de Proudhon et des Libertaires.

   Il avait adhéré au PCF en 1969; il s’en est détaché puis l’a quitté sur la base de son désaccord avec la politique de l’Union Soviétique. Il se réclame des Populistes russes du début du 19e siècle – les narodniki -,  approuve Bakounine dans sa polémique avec Lénine et considère que « Le messianisme de Marx […] ne pouvait qu’ouvrir la voie à toutes les dérives ultérieures de Lénine et de Staline.» (Le comptoir).

   « Nous ne sommes ni de gauche ni de droite, nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut. » écrit-il sur le site Le comptoir, et il se prononce contre la notion de « peuple de gauche » de Hamon et contre l’union de la gauche en considérant que celle-ci a trahi  et qu’elle est « responsable des progrès du fascisme dans les classes populaires » (Comédie du livre, Montpellier 2017) et donc de la progression du FN et de Marine Le Pen.

   Pour définir « ceux d’en bas », il emploie indistinctement les termes de « classes populaires », « peuple travailleur », « catégories populaires », « gens ordinaires », sans préciser, comme Marx,  leur place dans la production. Cependant, contrairement à Chantal Mouffe qui considère que les classes sociales n’existent pas en elles-mêmes mais que « tout se construit », Jean-Claude Michéa dit approuver la distinction marxiste entre « classe en soi » et « classe pour soi », bien qu’il écrive que  le désir « d’être reconnu » (Notre ennemi le capital, NEC, p. 304), et non la place objective, détermine « la place occupée » dans « la communauté humaine ». Dans le même temps, il considère que le prolétariat est une réalité, mais il récuse l’idée de sa « mission historique » (NEC, p. 224, 239) qui, nous dit-il, « conduit au goulag » (Comédie du livre, 2017).

    Jean-Claude Michéa partage l’analyse et la prédiction de Rosa Luxembourg selon laquelle le capitalisme est dans sa « phase terminale », « c’est l’hiver du capitalisme » (NEC, p. 234 et s.) qui s’accompagnera d’« une longue et douloureuse « période de catastrophes » (NEC, p.278). Il se prononce donc pour « la déconnexion progressive du système capitaliste» (NEC, p.74). Sa formule : « mettre un terme au pouvoir arrogant des élites dirigeantes » (Cause commune, p. 37) qui passe sous silence le rôle clef des détenteurs des actifs financiers et des moyens de production et d’échanges, augure cependant mal de cette « déconnexion »

   Pour y parvenir, le rassemblement du « peuple » doit, selon lui, revêtir la forme d’ «une alliance politique »  entre « la plus grande partie des classes populaires – y compris,  par conséquent, celles qui votent aujourd’hui à droite ou se réfugient dans l’abstention » (NEC, p.299), «…et la majorité [des] nouvelles classes moyennes métropolitaines » (Cause commune, P.37),  «  sur un programme de transition à la fois réaliste et cohérent et qui s’engage dès le départ dans la bonne direction. » (NEC, p.299). Pour réaliser ce rassemblement, il faut trouver « un langage politique commun » (Comédie du livre, Montpellier, 2017). « …une plateforme minimale qui réussirait enfin à mettre en mouvement la majorité des classes populaires» (NEC, p.228).

   Ces formulations ambiguës rappellent furieusement les « motions de synthèse » réformistes de la social-démocratie que pourtant JCM critique. L’ambiguïté imprègne d’ailleurs l’ensemble de ses écrits. En voici quelques échantillons parmi beaucoup d'autres. Il s’affirme de gauche mais critique ceux qui dénoncent les positions fascisantes des « rouges-bruns » (NEC, p. 81, 112, 192, 204). Il se veut antiraciste, mais voue aux gémonies ceux qui combattent l’islamophobie (NEC, p. 148, 166). Ambiguës également sont ses opinions sur la pédophilie (NEC, p.137); sur le droit pour les femmes musulmanes de porter ou non le « voile islamique» (NEC, p. 305, 306), ou encore à propos de ce qu’il appelle « l’idéologie des droits de l’homme » (NEC, p. 310) et « les dérives du combat dreyfusard » (NEC, p. 163). 

    On comprend mieux dès lors qu’il soit encensé par Patrick Buisson, par Michel Onfray et que le Figaro juge ses écrits passionnants.

   Il est donc légitime de se poser la question : où se situe réellement Jean-Claude Michéa ?

Bernard DESCHAMPS

19 février 2018

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commentaires

Lysianne 24/02/2018 08:50

Merci pour cette analyse, j'espère que tu pourras trouver des réponses à tes questions... et nous en faire part.

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