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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 09:10

Faisons connaissance.

   L’auteur, Anselm Jappe est un philosophe né le 3 mai 1962. Il a vécu une partie de sa jeunesse en Allemagne et en France. Il a fait ses études à Rome et à Paris à l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales où il a obtenu un doctorat de philosophie. Il est un spécialiste de la pensée de Guy Debord.

   Intellectuellement proche de l'École de Francfort, il tente de renouveler la lecture de l'œuvre de Karl Marx. L’École de Francfort  est le nom donné à un groupe d'intellectuels allemands réunis autour de l'Institut de Recherche Sociale fondé à Francfort en 1923, en désaccord avec le « marxisme orthodoxe » incarné par le léninisme, l'URSS et la Troisième Internationale et avec le « marxisme révisionniste », social-démocrate.

   Guy Debord, (1931-1994), « écrivain, essayiste, cinéaste, poète et révolutionnaire français », a été l'un des fondateurs de l'Internationale lettriste (1952-1957), puis de l'Internationale situationniste  (1957-1972).

    L’Internationale situationniste est née du rapprochement de mouvements d'avant-garde artistiques. Elle représentait à ses débuts une volonté de dépassement des tentatives révolutionnaires des avant-gardes de la première moitié du XXe siècle : le dadaïsme, le surréalisme et le lettrisme. Les Situationnistes tournaient en dérision l'art contemporain et dénonçaient la culture dite bourgeoise.

   Puis ils se sont orientés vers une critique de la société du spectacle, ou société « spectaculaire-marchande », et ils ont prôné une révolution sociale.  Ils ont  joué un rôle en France lors du grand mouvement de mai-juin 1968.

 

La loi de la valeur

   La société autophage (éditions la découverte, septembre 2017) dont le sous-titre est : capitalisme, démesure et autodestruction, part de l’analyse de la valeur de la marchandise formulée par Karl Marx. L’auteur privilégie sa dimension subjective, alors que, selon-lui, c’est la dimension économique qui a été privilégiée par les « marxistes traditionnels ».

   Dans le Capital, Marx expose que les marchandises ont une valeur d’usage (leur utilité) mais que pour être échangées, leurs valeurs d’échange doivent avoir la même base de calcul. Ce dénominateur commun à toutes les marchandises est le temps de travail socialement nécessaire à leur production à une époque donnée. Cette quantité de travail est donc abstraite. Ainsi, la marchandise, quelle que soit sa nature, bombe ou jouet, est assimilée à un travail abstrait  qui sera transformé en argent, sans considération pour le contenu. C’est la notion marxiste de fétichisme de la marchandise.

   Selon le Larousse, un fétiche est un « objet culturel auquel sont attribuées des propriétés surnaturelles bénéfiques pour son possesseur ».   « Dans une société de marché capitaliste, la reproduction sociale est organisée autour de l’échange de quantités de travail et non autour de la satisfaction des besoins et des désirs […] la production de marchandises devient un auxiliaire pour produire de l’argent. » (A. Jappe, P.15)

   L’homme/la femme qui produit la marchandise vend sa force de travail au propriétaire des moyens de production (outils, machines, bâtiments, matériaux, etc). La force de travail est elle-même une marchandise qui a la capacité de produire une valeur  supérieure à sa propre valeur d’échange (son salaire), d’où une  survaleur (plus-value) dont dispose le propriétaire des moyens de production. C’est l’exploitation capitaliste. Le partage de la survaleur est l’enjeu d’un combat âpre entre les salariés qui revendiquent des augmentations de salaires et les propriétaires des moyens de production. C’est cet aspect, selon A. Jappe,  que Marx et les « marxistes traditionnels » ont privilégié  bien que les Manuscrits de 1844 et le Chapitre 1, Livre 1 du Capital aient également évoqué les effets du fétichisme de la marchandise sur les consciences.

  A. Jappe poursuit cette étude dans le prolongement de celles de Guy Debord et de l’Ecole de Francfort en confrontant la pensée de Marx à celle de philosophes, de sociologues (Descartes, Kant, Hobbes, J.J. Rousseau, Sade, Arthur Schopenhauer, Herbert Marcuse…) et notamment aux écrits de Freud et des diverses écoles de la psychanalyse.

Le concept de narcissisme

   Il étudie plus particulièrement le concept de « narcissisme » élaboré par Freud et qui prit par la suite des significations diverses. Pour Freud qui était « un conservateur éclairé, ennemi du bolchevisme »(P.84), le narcissisme – « l’amour de soi, de son corps » - est une pathologie inhérente à la nature humaine. Pour d’autres penseurs, c’est la société qui forge l’être humain.

   Anselm Jappe affirme (P. 129) que « chacune des deux hypothèses a conduit historiquement à la violence et jusqu’au totalitarisme. » Il partage la démarche de Christopher Lasch qui considère  certes que « les pulsions agressives et libidinales se retrouvent en tout lieu et à toute époque, en toute culture et société » (P.131), mais que « l’environnement favorise une direction ou une autre » (P. 132), or « la  soumission toujours croissante de la vie à la tyrannie économique […] à l’exigence de rentabilité »,  « L’esprit de concurrence et l’affirmation du moi isolé au détriment de ses liens sociaux caractérise toute la modernité capitaliste » (P.118) . Le narcissique « reproduit cette logique dans son rapport au monde » (P.123, 124)    

   A son stade actuel, « le capitalisme a entraîné une véritable régression anthropologique » (P.134). «  Le fétichisme de la marchandise détermine les formes mêmes de la pensée et de l’agir » (P. 22). Jappe estime que l’on assiste à une  « infantilisation » des individus (avec l’image qui se substitue à l’écrit), à « une standardisation de l’imaginaire », à une « décivilisation », à une « barbarisation » de la société. Les viols, les incestes, les massacres collectifs se multiplient, révélateurs de cette « pulsion de mort » qu’entraîne le règne de la concurrence et sa disposition à détruire « l’autre ». « La nouvelle économie psychique est l’idéologie de marché » (P. 147). La « société marchande » est, nous dit-il, « la plus régressive » que l’humanité ait connue.

Que faire de ce mauvais sujet ?

   Entendons-nous bien, pour Anselm Jappe, le « mauvais sujet » n’est pas tel ou tel individu, tel ou tel patron ou dirigeant d’entreprise. Il renouvelle en conclusion l’affirmation qu’il a martelée tout au long de l’ouvrage : « Nous avons refusé l’idée d’une société marchande nettement divisée entre dominants et dominés, coupables et victimes. » (P.228) ». Le mauvais sujet, c’est le « sujet de la société marchande », sa loi de la valeur « qui préformate ce que l’individu peut faire » (P.219). Selon lui, tous les individus. Les « patrons » n’étant que les fonctionnaires de ce système qui enferme les individus dans une « servitude volontaire ». 

    Et il pose la question : « Comment pouvons-nous sortir du capitalisme et par quoi le remplacer ? » (P.219). Selon lui, ce sera difficile : « Il est certain qu’aucun accord général sur la sortie de la société actuelle n’est envisageable, qu’il y aura de très vives résistances et qu’on en passera sans doute par des affrontements violents. » (P.228),  mais il refuse    le discours selon lequel « Le monde ne sera jamais parfait, contentons-nous de l’améliorer un peu…» (P.227). Après s’être démarqué des « marxistes traditionnels », il critique l’autogestion ainsi que « le discours anarchiste ». « Il faut plutôt – dit-il - s’émanciper des formes sociales autonomisées et fétichistes en commençant par sa propre constitution psychique narcissique» (P. 223).

    Ici pointe, ce qui à mon sens constitue un des  aspects discutables du raisonnement d’Anselm Jappe. Il faut certes, comme il le préconise, travailler les consciences, informer, montrer que c’est la nature même du système capitaliste qu’il faut changer et non tel ou tel dirigeant, mais privilégier cet aspect, négliger la dimension économique de la loi de la valeur et faire l’impasse sur l’exploitation capitaliste, sur les luttes mêmes partielles (voire les mépriser),  c’est sous-estimer la misère, la mal-vie et se  condamner à l’échec. C’est en effet dans les luttes que progressent le plus les consciences et non dans la seule pédagogie.

    Il ne faut, bien sûr, pas sous-estimer les effets corrupteurs de la société marchande et Anselm Jappe a raison de nous mettre en garde contre les pièges qui nous menacent, mais de là à considérer que nous avons TOUS intériorisé les contraintes imposées par le capitalisme et que nous sommes TOUS « intégrés » (P. 127), il y a un pas que je ne franchirai pas. Il reconnait d’ailleurs lui-même que « Le rapport capitaliste n’englobe pas  tous les aspects de la vie et de la conscience » (P. 220).

   Enfin, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, la division de la société capitaliste en classes antagonistes est une réalité. Il y a des exploiteurs qui possèdent les moyens de production et d’échanges et des exploités. Ces derniers sont même de plus en plus nombreux (99% ?). Ne pas remettre en cause la propriété privée des principaux moyens de production et d’échanges et ne pas s’appuyer sur les classes et couches sociales exploitées c’est se condamner à l’impuissance.

   Par-delà ces réserves, cette étude est stimulante. Elle apporte des éléments utiles de réflexion. Elle confirme aussi combien le combat révolutionnaire a besoin d’un parti politique qui fonde son action sur l’étude scientifique de la société ; sur les leçons tirées de l’expérience et sur le débat démocratique. Nul ne sera surpris que je continue de penser que ce parti, c’est le Parti Communiste Français.

Bernard DESCHAMPS, 06/01/2018

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commentaires

Lysianne 06/01/2018 12:51

Merci pour tes commentaires éclairants. Reste pour moi la question des moyens, sur laquelle tu t'éloignes de Jappe. J'espère qu'il se trompe et que tu as raison, mais les expériences des dernières années, malgré quelques réussites locales indéniables, me rendent pessimiste.
Le système libéral n'est-il pas arrivé au point où il peut laisser pourrir les grèves... et les gouvernements qui en sont issus ne sont-ils pas en train de museler toute résistance démocratique ?
Amitiés

Bernard DESCHAMPS 06/01/2018 16:34

C’est effectivement une grande question Lysiane que beaucoup de gens comme toi se posent. C’est une question légitime. Je souhaite que la réflexion du prochain congrès national du PCF qui aura lieu fin 2018, se développe à ce niveau et non sur les seules questions organisatoires, certes importantes car elles conditionnent la mise en œuvre de notre politique, mais secondes par rapport aux questions de fond.
En attendant une réflexion plus élaborée, voici à chaud : rien n’est jamais unilatéral. Chaque « chose » a son contraire au sens dialectique du terme. La pollution des consciences par le Capital a des effets inégaux et des effets contraires. Elle s’accompagne d’une colère grandissante contre les politiques menées et elle touche un nombre croissant de personnes (99% ?). Un incident imprévu peut mettre le feu aux poudres (la brioche de Marie-Antoinette… le jeune Tunisien qui s’était immolé ce qui a déclenché le « printemps arabe »…) Le Capital a-t-il les moyens financiers de laisser pourrir les luttes ? Il essaye. Il réussit parfois. Mais il est limité par la course au taux de profit. Même si les capitaux sont considérables, c’est le taux de profit qui est son moteur. Or le profit a besoin des salariés pour produire de la valeur. Une des découvertes essentielles de Marx. Merci Lysianne par tes remarques d’aiguiser notre réflexion.

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