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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 15:08

 

Au poète Hamid Nacer Khodja

  A l’initiative du Professeur Guy Dugas qui fut son directeur de thèse et son ami et avec la participation active de Mme Fatiha Arab, le Centre Culturel Algérien de Paris dirigé par Son Excellence Ibrahim Haci (lui-même poète) a rendu le 12 janvier un émouvant hommage au poète et universitaire Hamid Nacer Khodja décédé le 16 septembre dernier.

  Eminent spécialiste de Jean Sénac, France-El Djazaïr l’avait invité le 26 février 2015 pour une conférence à Nîmes à la Maison du Protestantisme et nous avions ensuite passé la soirée ensemble chez moi à Montaury avec quelques amis. Il avait bien connu et fréquenté Jean Sénac qu’il admirait dont il avait publié Oeuvres poétiques en 1999 aux éditions Actes Sud. Sa conférence à Nîmes avait été illustrée de textes dits par notre ami Louis Beyler.

  Les amis du poètes parmi lesquels de nombreux universitaires algériens et français étaient présents jeudi au CCA aux côtés de son frère Rabah Nacer Khodja avec lequel je corresponds sur Facebook mais que je rencontrai pour la première fois ainsi qu’un de ses neveux Mehdi Nacer Khodja …J’eus également le plaisir de revoir Maître Philippe Ould Aoudia, le Président de l’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons.

  Tour à tour Guy Dugas, Medhi Nacer Khodja, Mmes Agnès Spiquel et Denise Brahimi, M. René de Ceccaty évoquèrent l’œuvre et la personnalité de Hamid, soulignant son talent littéraire et son extrême modestie qui le conduisait à s’effacer devant l’œuvre de Jean Sénac pour la célébrer. Exposés ponctués de lectures poétiques par Eglantine Jouve et Eloïse Alibi du Théâtre de Pierres de Pézenas, suivies de la projection d’un petit et émouvant film-hommage de Hamid Tibouchi.

  Les organisateurs avaient tenu à ce que soit présenté à cette occasion le roman de HNK, Jumeau, ou un bonheur pauvre, édité post-mortem par el Kalima et tout juste sorti des presses.

  Ce roman autobiographique éclaire la personnalité d’Hamid. C’est, avec lyrisme comme souvent dans la littérature arabe, le récit des tourments amoureux d’un lycéen de 18 ans qui, complexé par son physique, n’ose aborder la belle Noura. « …tu es plus belle que jamais face à ma laideur rendue fautive par ton regard inquiet sinon irrité voire maussade. Je suis un minable, je ne suis pas digne d’exister ! » (P.109). Né dans le quartier d’El Mouradia (ex-Clos Salembier) où vivait Henri Maillot et où réside toujours sa sœur notre amie Yvette Maillot, Hamid Nacer Khodja, « ce minable » fort en thème et poète sensible fréquentait le lycée Amara Rachid où enseignaient des coopérants français, russes et égyptiens.

  C’était le temps « de la voie non-capitaliste de développement avec ces technocrates d’Etat, ces mangeurs d’acier, ces industries industrialisantes de l’aristocrate communiste Gérard Destannes de Bernis, ces statistiques dignes des pays du Pacte de Varsovie.» (P.35); le temps des commémorations révolutionnaires aux accents guerriers; « de la bourgeoisie algérienne semblable à l’autre et déjà obsolète (partisane des cinq V : villa, voiture, vagin, virement, voyage) » (P.36); des grandes réalisations et de la saleté persistante des rues d’Alger; de la reconquête de l’identité algérienne et de la séduction exercée par la culture française; du souvenir horrifié de la « Villa Susini peinte par le frêle Fromentin et où on « questionne » encore les hommes » (P. 20)… Contrastes de l’Algérie et contrastes de la personnalité d’Hamid. « Ô Noura, pourquoi le monde est- il ainsi ? » (P.126). Est-ce cette gémellité de l’Algérie postindépendance et la gémellité d’Hamid qui expliquent le titre du roman ? A moins que le jumeau d’Hamid ne soit son ami Rachid aussi déluré que lui-même est coincé ?

  Hamid aime avec passion et son pays et Noura la belle française qui quittera bientôt l’Algérie. « Elle est très puissante, la profonde terre du verbe AIMER » (P.138).

 

Escapade parisienne

  Ce voyage à Paris pour l’hommage à HNK a été l’occasion de voir ma petite fille Cécilia et de visiter plusieurs expositions. Voyage dans le temps et dans l’espace. De l’Hôtel Salé à Beaubourg, du musée Jacquemart-André à la Fondation Vuitton. Du 19e et du 20e siècle avec Picasso, Giacometti et les peintres impressionnistes. Du 17e siècle avec Rembrand au 20e avec Magritte. La mise en regard de Picasso et de Giacometti est curieuse : la Forêt, arbres à formes humaines de Giacometti et forêt métallique de silhouettes humaines de Picasso. Dans le bel Hôtel construit dans les années 1870, Boulevard Haussmann dans le style du Palais Garnier par Edouard André le descendant d’une grande famille protestante de Nîmes, une riche exposition met en valeur la lumière dans l’œuvre de Rembrand (1606-1669) influencé par Le Caravage (1571-1610), un de mes peintres préférés. Je ne connaissais pas la Fondation Vuitton. Son architecture m’a bluffé. J’en étais resté l’avant-gardisme de Beaubourg qui du coup a pris un sacré coup de vieux. On sort de cette exposition ivre de couleurs. Je n’avais pas vu autant de peintres français impressionnistes depuis ma visite du musée de l’Hermitage à Léningrad (Saint-Pétersbourg !). J’ai terminé par Magritte en compagnie de Cécilia à Beaubourg dans lequel je me retrouve toujours avec autant de plaisir comme dans un vieux vêtement certes un peu démodé mais à ma taille et confortable. Parcours stimulant dans l’œuvre de cet iconoclaste. « Ceci n’est pas une pomme » mais Magritte est bien Magritte qui nous force à réfléchir et à remettre en cause nos certitudes en démontant les évidences trompeuses. Platon avait en son temps dit sa défiance à l’égard des apparences dans l’allégorie de la caverne. Magritte l’illustre avec La Condition humaine (1935), La Belle Captive (1950), Les Promenades d’Euclyde (1955) et surtout le cavalier caché-cachant du Blanc-Seing (1965).Dans La décalcomanie de 1966, les deux silhouettes évoquent notre double personnalité (voir plus haut la gémellité chez HNK). Enfin j’ai beaucoup aimé Variante de la tristesse (1957) dont j’ai imaginé (voir ci-après) le monologue de la poule devant l’œuf à la coque.

 

La poule et l’œuf de Magritte

  Comme au théâtre plantons le décor. Le rideau s’ouvre et en toile de fond apparaît un paysage bleuté de montagne que surplombe un ciel coloré. Sur scène une poule, la tête penchée sur un œuf dans un coquetier. Sous sa queue un autre œuf que l’on peut imaginer frais pondu.

  La poule est-elle triste ? En tout cas elle s’interroge. Alors qu’elle vient de pondre, elle est devant un objet qui ressemble à un œuf posé dans un drôle d’ustensile qu’elle ne reconnaît pas. Est-ce ou non un de ses œufs qu’elle pourra couver et d’où naîtra un poussin ? Cela a l’apparence d’un œuf et pourtant ce n’est plus un œuf depuis que la cuisson en a tué le germe. Mais cela, la poule ne le sait pas. Pour elle un œuf est un œuf. Elle est cependant préoccupée par sa position bizarre, posé dans ce drôle d’objet qu’elle n’avait jamais vu et qui nous permet de le maintenir debout et d’en briser la coquille afin de le déguster.

  La Décalcomanie de MagritteA partir de là, deux solutions s’offrent à elle, soit elle l’ignore car trop différent des autres, soit elle renverse le coquetier et ramène cet œuf sous sa queue auprès de l’autre…Si un être humain avait à choisir, l’expérience récente nous apprend qu’il le rejetterait car différent. Qui a dit que la poule est l’animal le plus bête de la création ?

Bernard DESCHAMPS

17 janvier 2017

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