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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 07:14
IL Y A DIX ANS: LES MOINES DE TIBHIRINE

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, les moines de Tibhirine (Algérie) étaient enlevés. Leur assassinat avait été revendiqué par les terroristes du GIA. Hassane Zerrouky rappelle cet enlèvement et ses suites dans l'humanité-Dimanche de cette semaine. J'ai si souvent critiqué Hassane Zerrouky que je tiens à souligner le sérieux et l'objectivité de son article (seul bémol: le Président Chadli n'a pas été destitué, il a démissionné) dans lequel il prend parti contre la thèse selon laquelle l'armée algérienne serait responsable de ce crime. En 2011, j'avais publié un compte-rendu du livre de René Guitton sur ce sujet. Voici mon texte.

Bernard DESCHAMPS

Je viens de terminer la lecture de "En quête de vérité", le dernier ouvrage de René Guitton (Calmann-levy, mars 2011) qui a procédé à une enquête fouillée sur l'enlèvement, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, de sept moines trappistes de l'abbaye de Tibhirine en Algérie. S'appuyant sur de nouvelles sources, notamment les documents "déclassifiés "secret défense" par la France et sur divers témoignages, tout en notant qu'il n'existe toujours pas de preuves formelles, il confirme la thèse défendue à la fois par les autorités algériennes et françaises et par l'Eglise d'Algérie: les moines ont bien été enlevés et exécutés par un groupe du GIA (Groupe Islamique Armé) dirigé par Djamel Zitouni. Ce que le GIA avait revendiqué par le communiqué n°44. Il réfute les thèses attribuant cet assassinat aux services secrets algériens ou à une bavure de l'armée algérienne. C'est aussi l'opinion, qui n'a jamais varié du Père Henri Teissier, ancien Archevêque d'Alger dont nous connaissons la grande probité intellectuelle.

René Guitton, membre du réseau d'experts de l'Alliance des Civilisations des Nations Unies, n'est pourtant pas complaisant à l'égard des autorités algériennes auxquelles il décoche quelques phrases assassines et qu'il soupçonne d'avoir été au courant du projet d'enlèvement des moines en espérant les libérer afin d'en tirer un bénéfice moral et politique, bien qu'elles aient beaucoup insisté auprès des religieux pour qu'ils acceptent d'être protégés, ce qu'ils avaient refusé. René Guitton, affirme que toutes les "révélations", à partir de l'article de Henri Ticq paru en 1998 dans le journal Le Monde et attribuant le crime aux autorités algériennes, s'appuient sur les témoignages de trois transfuges des services et de l'armée algérienne, Ahmed Chouchane, Habib Souada, Mohamed Samraoui et Abdelkader Tigha, comme si, dit-il, parce que ce sont des dissidents, leurs affabulations seraient "paroles d'Evangile". Et il décortique leur témoignage pour en montrer les incohérences, les contradictions et les contre-vérités. Il réfute également les affirmations du général François Buchwalter, ancien attaché militaire de l'Ambassade de France à Alger, "intoxiqué" par des informateurs téléguidés dont l'objectif était de créer des difficultés entre Paris et Alger. Il s'interroge à ce sujet sur le rôle du FFS de Aït Ahmed. En ce qui concerne une éventuelle "bavure" d'un hélicoptère de l'armée algérienne qui aurait tué les moines par erreur, l'analyse des photos des têtes des sept suppliciés - dont , dit-il "l'authenticité ne fait aucun doute" - montre qu'ils ont tous reçu une balle dans la tête, du haut vers le bas, comme tirée à bout portant, par un homme debout, les moines étant assis ou agenouillés; ce qui est impossible avec un hélicoptère qui les aurait criblés de balles.

Selon René Guitton, les moines de Tibhirine, après leur enlèvement, auraient pu être libérés. Une prise de contact avec les ravisseurs était engagée par Jean-Charles Marchiani, crédité d'être le "libérateur", en 1988, des otages français détenus au Liban. Cette mission (secrète) lui avait été confiée par le Président de la République, Jacques Chirac, en raison de la "guerre" que se livraient les services secrets français, la DST et la DGSE. Les premiers, persuadés de la responsabilité du GIA; les seconds; de la responsabilité des autorités algériennes. Mais Juppé et Jean Louis Debré le dépossédèrent de cette mission pour la confier... à la DST et à la DGSE qui échouèrent.

Au fil des pages de ce livre passionnant qui parfois, et c'est là sa faiblesse, faute de preuves dans un sens comme en son contraire, privilégie les hypothèses, on apprend à mieux connaître le positionnement des divers protagonistes à l'égard des intégristes islamiques. René Guitton analyse longuement la Plateforme de Rome (1994-1995) initiée par la communauté catholique de Sant'Egidio à Rome qui attribuait au pouvoir algérien la responsabilité de la terreur de la "décennie de sang" et dédouanait les intégristes de leurs crimes. Cette plate-forme, signée pourtant de A. Mehri, alors Secrétaire général du FLN (dont on parle beaucoup ces jours-ci en tant qu'opposant à Bouteflika et allié du FFS de Aït Ahmed) fut dénoncée et rejetée à la fois par les autorités algériennes et par l'Eglise d'Algérie.

On apprend également, à travers ce livre, à mieux connaître la personnalité des moines, en particulier celle du Prieur, Christian de Chergé très engagé dans le dialogue avec l'islam (ce qui n'était pas toujours très bien admis par certains de ses compagnons) et qui refusait de prendre parti entre "les frères de la plaine" (les gens du pouvoir) et "les frères de la montagne" (les djihadistes) auxquels les moines ne refusaient pas de donner des soins médicaux.

Le livre se termine par une proposition qui peut choquer. Les corps des moines n'ayant pas été retrouvés, seules les têtes reposent dans les cercueils enterrés à Tibhirine. René Guitton propose de les exhumer et de procéder à une autopsie pour "retrouver le calibre des balles, définir ainsi les armes utilisées, dater plus précisément, que cela n'a été fait, la mort des moines[...] dire, avec certitude, si l'égorgement a été ante ou post-mortem..." René Guitton justifie sa proposition par la nécessité, selon lui, d'approcher le plus possible la vérité pour en finir avec les conséquences de ce drame qui, depuis quinze ans, empoisonne les relations entre l'Algérie et la France. Jusqu'alors c'était ceux qui tenaient à ce que les relations entre nos deux pays ne s'améliorent pas qui, en France et en Algérie, périodiquement, réactivaient le souvenir du martyre des Moines de Tibherine pour en accuser le pouvoir algérien...

Bernard DESCHAMPS

26 avril 2011

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